Lettre ouverte sur la précarisation de l’enseignement dans les écoles d’art, 2013

En cette fin d’année scolaire, plusieurs professeurs en écoles supérieures d’art (les deux premiers à l’école d’enseignement supérieur d’art de Bordeaux, le troisième à l’école nationale supérieure des beaux-arts de Lyon) ont appris avec surprise que leur contrat à durée déterminée ne serait pas renouvelé, leur laissant à peine quelques semaines pour trouver un nouvel emploi.

Alors que les enseignants contractuels représentent près de la moitié des effectifs des quarante-six Écoles supérieures d’art en France, la plupart attend chaque année ou tous les trois ans suivant les contrats en vigueur le renouvellement de leur engagement, à la discrétion des directions d’établissement. Ces contrats précaires, renouvelés d’année en année et suivant des rémunérations situées généralement tout au bas de l’échelle des grilles de la fonction publique, ne prennent pas en compte l’ancienneté dans le poste des personnes ainsi recrutées.

Nonobstant ces mauvaises conditions d’emploi, il a été d’usage jusqu’à présent que les contrats précaires en question fussent au moins renouvelés, les enseignants qui en étaient détenteurs portant bien souvent des projets pédagogiques accaparants : ils développent des activités de tutorat sur plusieurs années, lancent des expérimentations au long cours sans compter leurs heures de travail, tiennent des engagements de moyen et long terme au sein de réseaux professionnels et académiques du monde de l’art et de l’université, liens qu’ils contribuent à nouer au nom de leur école et pour lesquels ils ont été souvent recrutés.

Or, le processus d’autonomisation administrative et financière des écoles supérieures d’art à l’œuvre depuis plusieurs années tend à transformer ces établissements d’enseignement en de petites entreprises culturelles qui, comme le Ministère de la culture et de la communication qui en assure la tutelle, connaissent la crise. Les contrats précaires tendent donc à devenir l’une des variables clés d’ajustement de budgets en restriction constante.

Ainsi explique-t-on actuellement à des enseignants totalisant cinq ans d’ancienneté qu’un renouvellement de leur contrat ne sera pas possible, au motif qu’il les rendrait éligibles à un contrat à durée indéterminée (en application de la loi du 12 mars 2012 sur la précarité dans la fonction publique).

Ce motif juridique, qui relève d’une stratégie de contournement de la loi et de son esprit, s’arrime à une logique économique bien connue au-delà des frontières de l’enseignement : se séparer sans frais d’un employé ou bien éviter en le remplaçant tous les cinq ans de prendre la responsabilité d’une titularisation légitime permet à l’établissement d’économiser le coût de sa responsabilité sociale et garantit la mise à disposition d’un volant flexible d’enseignants qui constitue, pour paraphraser Marx, un véritable « lumpen-professorat ».

Il ne suffit donc pas de proclamer la liberté de la création et la spécificité des écoles d’art dans le monde de l’enseignement supérieur comme le fait à juste titre une tribune récente de l’ANDEA (Association Nationale des Écoles d’Art), encore faut-il lier cette rhétorique à un principe à la fois politique et pédagogique de responsabilité vis-à-vis des enseignants et des étudiants.

En effet, si tout le monde dans les écoles est prêt à se ranger derrière les appels à défendre la spécificité de l’enseignement artistique, il n’en demeure pas moins qu’on annonce actuellement à des enseignants qui n’ont pas, ou pas encore, passé de doctorat dans leur discipline qu’ils devront être remplacés par des docteurs (dont les écoles sont censés se doter si elles veulent à terme développer un troisième cycle et obéir aux recommandations du Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche).

A l’école nationale supérieure des beaux-arts de Lyon par exemple, le poste libéré par un enseignant contractuel remercié sera proposé à un docteur pour une durée maximale de cinq ans – enseignant qui prendra, par antiphrase, le titre de « professeur associé ».

L’inquiétude de nombreux enseignants en cette fin d’année scolaire pose donc plusieurs questions qui dépassent largement leurs cas singuliers, aussi nombreux et préoccupants soient-ils.

La première est celle, évidente, de la précarisation des postes d’enseignants dans les écoles d’art, qui va de l’abus des CDD au détournement des lois censées au contraire protéger les contractuels de ces dérives. Aux enseignants remerciés abruptement en fin de contrat s’ajoutent tous ceux dont les contrats ne sont renouvelés que pour des durées d’un an et qui ne sont plus dès lors que les variables d’ajustement conjoncturel d’une gestion purement économique des ressources humaines. Il revient aux tutelles, municipales, régionales et nationale, de contrôler et de limiter cette multiplication des contrats courts, contraires à l’esprit d’un enseignement qui ne peut se déployer que sur un temps long.

La deuxième est celle, cruciale, de l’enseignement proposé dans les écoles d’art et plus précisément de sa partie théorique. Il est grand temps que ces écoles entreprennent de penser cet enseignement, qu’elles ont longtemps délivré sous le nom très vague de « culture générale », et qui a depuis une dizaine d’années changé de nature. Le meilleur (et à notre avis le seul) moyen d’éviter que le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche n’impose aux écoles son modèle (universitaire) et ses enseignants (docteurs) est de penser ce que les enseignants théoriques en écoles d’art – de concert avec les artistes enseignants – pratiquent et développent avec les étudiants depuis déjà plusieurs années. Cette réflexion, nous l’avions commencée dans les groupes de discussion organisés par le bureau de la recherche de l’ancienne DAP dans le contexte de la mastérisation du DNSEP. Il est urgent de la reprendre en l’articulant bien sûr à la question du mémoire de fin de cinquième année. La tâche d’un enseignement théorique en école d’art est certes de transmettre des savoirs et des méthodologies évaluables (histoire de l’art et de la philosophie de l’art, histoire de l’histoire de l’art, apprentissage de la discussion et de la présentation orale, de l’expression écrite et des registres du discours théorique…), mais elle est aussi de permettre un travail du concept qui passe par des formes à inventer et dont le mémoire devrait être le lieu d’expression privilégié. Cette manière d’enseigner et de pratiquer la théorie est, en France tout au moins, propre aux écoles d’art et nous ne croyons pas qu’elle soit opposée aux exigences de la mastérisation.

La dernière est celle, plus générale, de ce que signifie diriger une école d’art (et qui n’est pas réductible à la gestion de la mise en œuvre du processus de Bologne et du changement de statut juridique des écoles – le fameux passage à l’EPCC, ni réductible à la gestion d’une entreprise culturelle ou même d’un centre d’art). Cela a toujours supposé pour nous deux choses : désir et collégialité. Désir d’emmener l’étudiant au terme d’une formation dont la fin n’est autre que son autonomie (tant artistique que théorique). Désir de construire et de développer les moyens pédagogiques et économiques de cette fin. Ces désirs, il revient à une direction conséquente de les rendre possibles et elle ne pourra le faire que par une pratique collégiale et concertée de son pouvoir d’agir et de nommer*.

En conséquence, nous demandons aux directions des écoles qui viennent d’annoncer le non renouvellement d’enseignants en CDD de revenir sur leur décision et nous appelons tous ceux qui se reconnaissent dans ces situations à nous contacter afin de mieux défendre les enseignants contractuels en écoles d’art, dont la situation est similaire à d’autres observées dans de nombreuses institutions culturelles relevant de la Fonction publique territoriale.

Enfin, nous tenons à dénoncer la tentation à laquelle cèdent trop de directions d’écoles de s’élever publiquement contre l’alignement sur l’enseignement universitaire et la marchandisation de la culture, tout en invoquant des critères académiques purement formels pour gérer sous un angle seulement comptable leur personnel enseignant. Nous en appelons à la responsabilité, la clarté et la cohérence entre la posture publique et les décisions effectives.

En la matière il n’y a pas d’exception culturelle ou artistique : l’enseignement, la transmission des savoirs et le travail créatif en école d’art exigent le respect des personnes, le souci du droit et l’attention à la responsabilité sociale collective de nos établissements. 

* Nous militons en ce sens pour un renforcement de la présence et du pouvoir des conseils scientifiques et pédagogiques au sein des écoles (conseils qui dans les cas qui nous occupent ici n’ont pas même été consultés). La politique pédagogique des écoles d’art est l’affaire de chacun de ceux qui y travaillent et ne devrait pas pouvoir être le domaine réservé de ses directeurs.


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