Education ou enseignement artistique ?

Communication de Claude Mollard, Directeur du Centre National de Documentation Pédagogique

Est-il vrai, comme il a été dit plus tôt, qu’il n’y a pas d’éducation artistique à l’Education Nationale ? Si j’ai rejoint Jack Lang lorsqu’il était Ministre de l’Education Nationale en 2000, c’était pour voir ce qu’il en était et, en paraphrasant Clausewitz, pour poursuivre la même politique par d’autres moyens. Lorsque dans les années 80 il s’est agi de trouver des structures pour faire en sorte que la médiation vers l’art contemporain soit aussi large que possible, nous avons imaginé les FRAC, les centres d’art, la commande publique. Mais force est de constater que la démocratisation culturelle se heurte à des contraintes, à des conditionnements, et quel que soit le travail militant accompli des enfants, des jeunes, et plus tard des adultes, échappent à la contagion, à la tentation de l’art.

Pouvions-nous transformer les choses au sein de l’Éducation nationale ? Nous nous y sommes employés et, déjà en 1982, j’avais essayé de faire venir des artistes dans les classes – je me souviens avoir payé 1000 vacataires-artistes : un an après, ils étaient écartés par les syndicats enseignants qui craignaient leur concurrence. Vingt ans plus tard, en 2002, nous avons fait venir 30.000 intervenants artistiques dans le cadre des classes à projets artistiques et culturels. Les mœurs ont changé : l’Éducation Nationale n’est plus ce monde cloisonné et fermé que nous avons connu. Est-ce suffisant ? Non, il y a beaucoup à faire, mais ne soyons ni prudents ni blasés : je crois possible toujours et partout de faire bouger, de débloquer des énergies et de faire avancer la démocratisation culturelle et artistique. C’est la raison pour laquelle nous avons lancé ce plan de cinq ans pour les arts à l’école, avec un certain nombre de principes et de moyens.

L’enjeu est de savoir s’il s’agit d’éducation artistique ou d’enseignement artistique – les mots ne sont pas innocents parce que la place de l’art ne sera pas la même selon celui qu’on choisit.

Le plan que nous avons lancé en 2000 est un plan pour l’éducation artistique et l’action culturelle. L’éducation artistique, selon nous, intègre les enseignements artistiques mais elle les dépasse. Les enseignements artistiques dits obligatoires sont ceux de l’école primaire (environ deux heures par semaine, sous la responsabilité des instituteurs qui n’ont pas nécessairement une compétence dans ce domaine), du collège (une heure de musique, une heure d’arts plastiques, je le rappelle) et puis enfin les options du secondaire et du lycée pour le baccalauréat. C’est donc relativement peu de choses. Nous avons voulu ouvrir la dimension artistique à d’autres disciplines que les seuls arts plastiques et musique - au théâtre, au design, à l’architecture, aux arts du goût, etc. – donc douze disciplines qui interviennent désormais à l’Éducation Nationale. Naturellement il faut s’adresser aux plus jeunes, dès la maternelle, parce que les habitudes se prennent ou ne se prennent pas à cet âge là et que, passé l’école primaire, il devient très difficile de s’ouvrir à de nouvelles pratiques artistiques si le milieu social n’y est pas favorable : et l’on retombe sur l’obstacle du mur social.

L’objectif donc était d’introduire l’éducation artistique en complément des enseignements artistiques, notamment sous la forme de la « pédagogie de projet » : on fait venir dans la classe un artiste, on le fait travailler avec l’enseignant pendant un an, et on amène l’élève pendant cette année à mobiliser ses connaissances dans les autres disciplines, autour de ce projet. Ce peut être un projet sur la mode, comme l’année dernière avec Jean-Charles de Castelbajac – le roman, le cinéma. Le projet est conçu conjointement par l’instituteur et l’intervenant artistique, et les élèves y participent ; on leur demande non pas de produire immédiatement, mais de commencer par penser : travailler en petits groupes, apprendre à discuter, élaborer, chercher la documentation, etc. Il s’agit d’ouvrir l’esprit, d’éveiller la curiosité, prévenir l’inhibition qu’ils pourraient avoir plus tard devant la création la plus contemporaine. Enfin le projet passe dans une phase de réalisation et de production, les enfants mettent la main à la pâte et doivent en fin de compte le restituer devant un public qui émettra un jugement.

C’est un projet pédagogique, un projet fédérateur, c’est un projet d’ouverture au monde extérieur, c’est un projet qui amène l’élève à entendre une autre voix que celle de l’instituteur, la voix d’un intervenant qui participe à l’acte de la production artistique. Nous avons pu la première année en réaliser 30.000, puis les restrictions budgétaires sont tombées et leur nombre a diminué.

Le but est de permettre à un enfant, durant ses douze années de scolarité, de rencontrer une fois en maternelle, une fois en école primaire, une fois au collège, une fois au lycée, un intervenant artistique dans toutes les disciplines, de bénéficier de cette écoute, de ce regard différent, d’accepter que son esprit soit en quelques sortes « dérangé ». Lorsque j’étais adolescent, la rencontre d’une heure avec Le Corbusier a décidé de ma vie : je crois à ces rencontres, c’est la pédagogie de la commotion, du choc de la rencontre, qui doit s’allier à la pédagogie plus rampante, plus patiente, de l’assimilation des connaissances.

La mise en œuvre s’est appuyée sur le CNDP, et sur l’ensemble du réseau SCEREN, c’est à dire l’ensemble des Centres Régionaux de Documentation Pédagogique, qui sont les éditeurs de l’Éducation Nationale. L’enseignement d’aujourd’hui et celui de demain se feront de plus en plus, en sus des programmes scolaires, par des détours et des ressources pédagogiques extérieures aux enseignants eux-mêmes : les possibilités sont considérables (vidéo, internet, télévision, etc.). Le réseau SCEREN peut continuer à éditer des ouvrages d’initiation artistique. Il faut apporter aux enseignants des outils, et les former : sur les 900.000 présents, 400.000 prendront leur retraite dans les dix ans à venir, et il faudra les remplacer par des enseignants plus jeunes et mieux formés.

J’en appelle à tous les responsables ici présents pour qu’ils ouvrent leurs structures à ces futurs enseignants, qu’ils créent des liens et préparent l’avenir de l’éducation artistique dans ce pays – et par-là qu’ils déplacent le mur social qui est facteur d’inhibition face à la création contemporaine.

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