L’art contemporain et l’Europe : un enjeu, une opportunité, un passage

Synthèse du congrès par Jean-Pierre Saez, Directeur de l’Observatoire des politiques culturelles

S’il me fallait résumer en quelques mots le message des débats qui se sont déroulés lors de ce 4èmeCongrès interprofessionnel de l’art contemporain, je dirais que l’Europe apparaît aux acteurs de ce secteur, à la fois ou tantôt, comme un enjeu à investir, un cadre de travail parmi d’autres, une limite à dépasser. Dans un ouvrage de 1919, L’inquiétante étrangeté, Freud écrivait ceci : « une chose est effrayante justement pour la raison qu’elle n’est pas connue ni familière ». Du fait de leurs expériences professionnelles et personnelles, du fait de leur connaissance de telle ou telle Europe, les professionnels de l’art et de la culture représentés ici à Metz, n’ont plus de raisons d’être saisis d’effroi par l’étrangeté de l’Europe. Néanmoins, cette Europe, notamment dans sa dimension institutionnelle et bureaucratique, continue de susciter interrogations et inquiétudes, mais aussi des attentes d’ordre professionnel, et des espoirs qui vont au-delà.

À propos, c’est quoi l’Europe ?

Mais qu’est-ce donc que l’Europe ? Une bonne partie des débats a montré que cette interrogation n’est jamais réglée une fois pour toutes. Elle mérite un examen permanent et les réponses qui lui sont apportées ne sont jamais neutres. Cependant, pour bien signifier l’embarras d’une définition positive de l’Europe, un orateur disait qu’elle n’est nulle part et il ajoutait aussitôt : le centre de l’Europe est partout, ici même ou au fin fond de tout village européen. Cette approche fait écho à un questionnement qu’avait déjà posé Edgar Morin, quelque temps avant la chute du mur de Berlin, dans un ouvrage paru en 1987 et intitulé Penser l’Europe, où il soutenait que toute définition de l’identité culturelle européenne est vouée à l’échec parce qu’elle tendrait à la figer dans une spécificité ou une singularité qui est, peut être, introuvable. Autrement dit, il incitait à nous défier d’une idée reçue de l’Europe. C’est dans le même esprit qu’il faut entendre Laurent Hegyi nous dire que l’opposition Ouest-Est n’est absolument pas pertinente au regard de la longue histoire de l’Europe. Or, si l’on observe de manière formelle le « vieux continent » à travers le prisme des cinquante dernières années, on pourrait être tenté de considérer cette coupure comme juste, organique, et promouvoir en toute bonne foi, une fausse vision de l’Europe, preuves à l’appui.
 
Plusieurs intervenants ont évoqué aussi les conflits, les grands événements qui ont marqué l’histoire de l’Europe au XXe siècle. L’Europe c’est « une blessure entre pays européens » disait un élu en ouverture des travaux. C’est peut-être le souvenir implicite ou entretenu de ces séparations, qui tend à relier aujourd’hui les Européens dans un sentiment existentiel partagé. Mais cette communauté de destin ne cesse de se complexifier aujourd’hui. Pourquoi ? Parce que l’Europe ce n’est pas seulement une ou des blessure(s) entre les pays européens c’est aussi une addition de blessures entre elle et les pays du sud (ou leurs populations migrantes), souvent exclus du grand marché (culturel) international et mondial. C’est dans cet ordre d’idées qu’un intervenant a souligné la nécessité de relativiser le projet d’une Europe institutionnelle pour mieux considérer l’Europe des marges, celle des exclus et des minorités, celle des citoyens aussi, laissant supposer qu’une action en art contemporain pouvait se nourrir de cette vision. Néanmoins, l’Europe, ou le monde si l’on préfère, est déjà chez nous, hic et nunc. Cette Europe, disait une autre intervenante, que l’on essaie de rencontrer à l’extérieur de nos frontières, se trouve déjà à l’intérieur parce qu’elle se caractérise précisément par une hybridation permanente de ses cultures.
 
Mais l’Europe est aussi un processus politique et institutionnel en construction. L’Union Européenne en est l’incarnation. Ce processus est inachevé. Il est encore dans l’enfance sur le plan politique. Les difficultés que rencontre l’élaboration d’une constitution européenne en témoignent. L’Europe apparaît plus avancée sur le plan économique arguait un intervenant. Ne s’est-elle pas d’abord construite comme un marché, un espace de régulation des échanges économiques ? Mais on pourrait aussi bien prendre cette représentation à contre-pied et mettre en valeur que l’appartenance à ce marché repose sur des présupposés fondateurs. Il ne saurait être exclusivement un espace de pur libéralisme car, pour être membre de l’Union, il faut faire valoir les garanties d’une démocratie, le respect de règles communes, l’esprit de paix. Voici donc quelques valeurs culturelles communes auxquelles on pourrait ajouter la libre circulation des personnes dont l’espace Schengen est la préfiguration. Quant à l’euro, qui pourrait en nier la dimension culturelle même s’il est encore tôt pour évaluer ses effets anthropologiques et la conscience de ses effets ?
 

Et l’Europe de la culture ?

Pour autant, peut-on parler d’une Europe de la culture ? Il y a eu entre les intervenants, débats et oppositions, parfois à distance, à partir d’un premier point de vue rapporté du philosophe Etienne Balibar, selon lequel l’Europe culturelle est une réalité tangible très en avance sur l’Europe politique, sociale ou administrative. Pour les uns, les faits attestent l’existence d’une Europe culturelle, les itinéraires des différents intervenants en présence en apportent la preuve. De plus, on constate une multiplication des échanges artistiques et culturels pris en charge par les acteurs du champ ou un développement des échanges culturels liés aux flux des populations sur le continent européen. Pour d’autres voix, ce point de vue masque les retards des milieux professionnels français à s’ouvrir sur l’Europe et néglige la faiblesse de leur implication dans des réseaux européens à travers lesquels germe l’Europe de la culture à venir. Au demeurant, peu de professionnels français auraient une activité durable au-delà de nos frontières. Quelques noms de figures marquantes ont été cités, qui feraient office en quelque sorte de francs-tireurs isolés. On peut espérer que l’avenir nuancera en partie ce point de vue en notant qu’une nouvelle génération de jeunes professionnels français commence à faire carrière depuis quelque temps, non plus à partir du territoire métropolitain mais à partir de l’Europe elle-même. De jeunes Européens empruntent d’ailleurs le même type de cheminement, notamment dans le champ des arts plastiques. Ces nouveaux acteurs de la culture, encore peu visibles, incarneront demain une européanisation plus large de leur milieu professionnel.
 

Le cadre européen est-il pertinent pour l’art contemporain ?

L’Europe constitue-t-elle un espace de référence et d’action pertinent pour l’art d’aujourd’hui ? La question était au cœur de la rencontre de Metz. Les réponses qui lui ont été apportées sont variées. Après réflexion, et sans vouloir sauver un consensus qui n’existerait pas, il n’est pas certain qu’elles s’opposent. Elles mettent plutôt l’accent sur des vérités, des expériences qui illustrent une partie du problème. Ainsi, Olivier Poivre-d’Arvor a avancé une opinion tranchée en estimant que le cadre européen constitue une catégorie plutôt maladroite, étroite, pas forcément très intéressante. Plusieurs raisons militent pour cette opinion. La première c’est qu’il n’y a pas de solidarité entre les marchés de l’art allemand, suisse, italien, français, anglais… D’autre part, il y a de l’art contemporain ailleurs que dans les espaces institués de l’art international longtemps cantonnés à l’Amérique du Nord et à l’Europe. Ce constat, qui est porteur d’un autre regard, n’a cependant pas engagé le débat sur le thème du pluralisme dans l’art contemporain et de sa reconnaissance. De plus, personne n’a identifié un art européen s’il s’agit de mettre en exergue un syncrétisme européen de l’art contemporain (quoique l’hypothèse mérite discussions et approfondissements : une anthropologie de l’art contemporain produit en Europe parviendrait-elle à en souligner les spécificités ou les singularités par rapport à d’autres formes d’art contemporain au niveau mondial ?). Quant à savoir si la promotion d’un art européen (ou un art d’Européens) est pertinente, la question a bien été posée « pour la forme », mais elle n’a même pas inspiré de véritable polémique, personne n’ayant pris la peine de la dénier de manière argumentée tant il semblait que, sur ce point, un consensus implicite rassemblait les participants. De même a-t-on compris, en filigrane, qu’il n’y aurait aucun sens à situer l’enjeu de l’art contemporain dans une opposition ou une gradation entre l’Europe et l’international. Chacun sachant bien qu’il a depuis toujours le loisir d’investir directement le champ international sans passer d’abord par une démarche européenne mais que, en même temps, l’Europe multiplie de plus en plus les opportunités d’échanges, de partenariats et de mobilités. Les artistes d’aujourd’hui ne revendiquent pas une vocation “européenne” ou “internationale”, mais ils tendent plus souvent désormais à afficher une identité hybride, métissée. Et les effrangements dont témoignent leurs œuvres repoussent sans cesse les frontières des possibles. Ces processus esthétiques ou économiques n’invalident pas l’enjeu européen de l’art contemporain considéré en particulier sous l’angle des échanges et de la mobilité des artistes, des œuvres, des expositions, des étudiants et des professionnels. Au demeurant, l’Europe devient, par la réduction des distances, l’abaissement des frontières, la multiplication des liens entre acteurs et territoires, un nouvel espace de proximité, un terrain d’intervention plus familier même s’il reste du chemin à parcourir pour bon nombre d’opérateurs et d’artistes. Pour le Délégué aux arts plastiques, cette dynamique doit inciter les professionnels à aborder plus volontairement l’Europe comme un espace à investir et à partager, une plate-forme commune à partir de laquelle devrait s’organiser une résistance plus efficace des diversités culturelles qui la composent. Le développement des arts plastiques sur la scène européenne est conditionné par cet état d’esprit.
 

Acteurs de l’art, collectivités publiques et politiques territoriales : l’Europe en perspective

Cela dit, bien des témoignages des intervenants et leurs profils montrent, d’une part, que l’Europe est désormais un horizon opérationnel pour les acteurs de l’art et que, d’autre part, le champ qu’ils représentent tend à s’européaniser sur divers plans. Il faut souligner la variété des projets, des démarches, des initiatives qui intègrent la problématique européenne et/ou internationale. De ce point de vue, Metz, Nancy, la Lorraine montrent qu’il y a de nombreux projets à vocation transfrontalière et internationale qui se développent : expositions en réseaux, résidences croisées, guides d’art à vocation transfrontalière, aides à la circulation des artistes et des œuvres, festivals d’arts visuels. On a bien perçu aussi que la perspective d’un projet de capitale culturelle européenne incarnée non pas seulement par une ville mais une interrégion comme la Saar-Lor-Lux, en 2007, constitue à cet égard un objectif symbolique mobilisateur et structurant pour l’ensemble des acteurs.
 
Relevons aussi parmi les initiatives singulières celles de la DRAC Alsace qui a créé récemment un service de relations internationales avec un conseiller chargé de le développer. On pourrait presque s’étonner finalement qu’on en soit seulement là aujourd’hui. Qu’est-ce qui empêche de démultiplier et de généraliser ce type de services ? Est-ce une question de moyens ? Ne faut-il pas s’interroger aussi et d’abord sur une culture administrative qui cloisonne les politiques et tend à retarder la prise en compte de ce nouvel enjeu ? En se positionnant sur ce terrain-là , les DRAC ne contribueraient-elles pas justement au repositionnement attendu de l’État auprès des collectivités territoriales, assurant par là un accompagnement dont elles ont besoin peut-être sur le plan international également ? Sur ce point, il faudrait également interpeller en premier lieu, du fait de leur vocation, les Régions. Quoiqu’elles disposent toutes de services internationaux, on ne peut manquer de relever que la culture représente encore une préoccupation mineure de leur action. Malgré tout, des projets éclectiques - variés et inventifs - se construisent, mais de manière discontinue. Divers intervenants n’ont-ils pas fait état de différentes formes de coopérations entre artistes, entre artistes et institutions, entre collectivités de même échelon ?
 
Ainsi, dans la construction de cette Europe de la culture, le rôle des collectivités territoriales paraît désormais essentiel pour accompagner le développement de projets artistiques au niveau européen, de la commune à la région, en passant parfois par le département. Des réseaux de villes ou de régions européennes tentent aussi de s’organiser et de stimuler la dimension culturelle de leur coopération. C’est le cas de la Conférence des villes de l’arc atlantique. Elle impulse dans tous les domaines de l’action publique une réflexion comparative, une dynamique d’échange et une stratégie de développement concerté en vue de constituer un front attractif dans une Europe dont le centre de gravité tend à se déplacer vers l’est du continent. Ce réseau investit depuis quelques années les questions culturelles avec pour objectif, notamment, d’aider à la diffusion et à la circulation des artistes. On pourrait citer d’autres réseaux importants comme Eurocités, réseau des villes européennes de plus de 250.000 habitants, dans lequel les villes françaises sont d’ailleurs sous-représentées, et qui anime également un axe de réflexion sur la culture, ou encore Les Rencontres, qui rassemble des élus européens à la culture et travaille notamment, en 2003 et 2004, sur la problématique de l’art contemporain et des écoles d’art en Europe.

Pour les métropoles du continent, la question de leur ouverture à l’Europe, à l’international et au monde, est conditionnée par la nécessité de penser leur développement de manière dynamique en articulant leurs différents atouts et, dans cette perspective, de faire une place à la culture en tant que vecteur d’image positif. Mais les villes sont aussi confrontées à un autre défi qui a été souligné à plusieurs reprises lors du Congrès, c’est celui de gérer leur multiculturalité, c’est-à -dire la diversité des cultures qui sont représentées sur leurs territoires par des populations issues de l’immigration.

Un élu a souligné que pour des villes de taille plus modeste, l’Europe semble représenter une perspective encore abstraite. C’est sans doute souvent le cas au niveau des services administratifs ou des élus, ce n’est pas forcément vrai à partir des acteurs culturels eux-mêmes pour lesquels échanger par-delà les frontières correspond à une nécessité artistique et culturelle vitale. Ils font de longue date de l’interculturel comme on fait de la prose… Quel que soit leur « volume », de plus en plus de projets artistiques intègrent cette problématique, associant démarche de création et démarche citoyenne. Plusieurs interventions ont confirmé que la réussite des projets dépendaient d’un partenariat actif entre niveaux d’interventions publics et privés, nationaux et territoriaux. Le Ministre a émis le souhait, à cet égard, d’une solidarité accrue entre l’ensemble des acteurs de l’art.

Vers une plus grande implication des professionnels en Europe ?

Mais comment mieux travailler avec l’Europe ? Pour nombre d’acteurs culturels, cela passe par l’élaboration de stratégies de sensibilisation, de présence, de lobbying auprès des instances communautaires, ce que font aujourd’hui de très nombreux réseaux européens. On remarquera ici que ces réseaux sont assez peu transversaux, sauf quelques-uns à l’instar de Banlieues d’Europe et TransEuropeHalles ou des fédérations de réseaux comme EFAH - European Forum for the Arts and Heritage -. Ils rassemblent plutôt des corps professionnels s’associant dans des logiques de travail et de partenariat informelles autour de leurs intérêts propres. Le CIPAC, de ce point de vue, présente une certaine transversalité à l’intérieur du champ des arts plastiques, mais on ne lui connaît pas d’homologue dans d’autres pays européens. Par ailleurs, les organisations qui composent le CIPAC ne sont pas positionnées de manière équivalente par rapport à l’Europe. Plus encore, à l’intérieur d’un même ensemble comme les écoles d’art, plus spontanément tournées vers l’Europe par souci de favoriser la mobilité des étudiants, les différences de pratiques et d’implication sur la scène européenne sont parfois sensibles.
 
S’impliquer en Europe nécessite aussi ne pas être rebuté a priori par la complexité des cadres européens, de faire l’effort de les investir plus volontairement, quitte à militer dans la durée. Il est vrai qu’ils sont souvent complexes et que l’effort qu’ils demandent n’est pas toujours possible à déployer. Néanmoins, on a le sentiment que les professionnels français de la culture, des arts plastiques notamment, prennent du retard sur leurs homologues espagnols, italiens et anglais, dans la maîtrise des dispositifs européens et conséquemment de l’élaboration de projets artistiques multilatéraux. Comment ne pas interroger ce retard ? Notre exception nous dispense-t-elle de l’effort à entreprendre pour le combler ? Les témoignages des participants ont montré qu’il y avait bien des manières de faire l’Europe. La logique communautaire ne doit évidemment pas interdire des logiques plus directes. La construction d’une Europe de l’art appuyée par l’Union européenne impose cependant d’engager plus systématiquement des logiques multilatérales. Encore faudrait-il que l’Union se montre plus intéressée par la question culturelle. Elle ne paraît pas en prendre le chemin.
 

Coopérations : entraves et faiblesses

Les différences de cadres institutionnels et de culture administrative à l’œuvre dans les pays européens ont été évoquées comme des freins toujours actifs au développement des échanges. Toutefois, l’harmonisation en cours des diplômes dans l’espace communautaire laisse espérer plus de fluidité entre les écoles européennes, même si la complexité de ce chantier nourrit aussi un scepticisme que certaines voix ont exprimé.
 
Quelle est l’aptitude des écoles d’art à établir des dossiers européens, à faire circuler les enseignants, à former leurs élèves à l’Europe ? L’adjoint à la culture de Nancy avouait la faiblesse des formations dans ce domaine, dans sa ville en particulier, tout en concédant qu’une commune seule ne peut pas assumer l’accompagnement des étudiants ou celui des structures artistiques vers l’Europe. Pour réussir dans ce domaine, une ville a besoin de l’appui d’autres collectivités. L’ouverture vers l’Europe passe par la mutualisation des moyens territoriaux. Ce questionnement ne concerne pas les seules formations initiales mais aussi la formation continue dans le champ professionnel. Le congrès n’a pas manqué de dénoncer à cet égard la faiblesse des moyens et l’absence de dispositifs d’aide simplifiés, sans nier toutefois la nécessité que les mentalités professionnelles incorporent plus qu’elles ne le font actuellement l’enjeu européen. Rappelons ici que le programme Culture 2000 ne représente qu’une part infinitésimale du budget de la Commission européenne, mais qu’il existe toutefois des financements non négligeables en faveur de la culture dans d’autres programmes (destinés à l’éducation, au développement des régions…). Quelles conséquences l’élargissement de l’Union aura-t-il sur cet aspect des choses ? Et, si l’Europe s’avère un enjeu pour l’art contemporain, une destination, un débouché, un espace d’échange, les règles de gestion de la Commission permettent-ils d’envisager que l’art contemporain soit un enjeu pour l’Europe ?
 

L’art contemporain en Europe : un marché mondialisé, des règles du jeu en évolution permanente

Raymonde Moulin nous a aidés à mieux saisir le moment actuel de l’art en rappelant les fondements historiques de la notion d’art contemporain, la manière dont elle s’est instituée, le jeu d’acteurs (artistes, opérateurs, institutions, marché) qui la produit, et qui résulte de l’instauration d’un rapport de forces dans le champ de l’art international. Elle a également souligné comment la mondialisation, par la multiplication des échanges qu’elle engendre, et les nouvelles technologies, du fait de leur faculté à démultiplier et dématérialiser les œuvres, bousculaient le marché de l’art, faisaient évoluer ses critères, l’obligeaient à s’adapter.
 
Françoise Benhamou a prolongé le propos en rendant compte de ses observations du marché de l’art en Europe. Elle a tout d’abord rappelé qu’il n’y a pas de logique communautaire concernant le marché de l’art. Cela veut dire que ce n’est pas à cet échelon-là que les choses se jouent aujourd’hui. Toutefois, le marché européen, et c’est inédit dans la période contemporaine, est désormais majoritaire dans le marché mondial de l’art. Ce chiffre cache des évolutions disparates des marchés locaux européens où la Grande-Bretagne semble tenir la tête.
 
Les artistes français semblent plutôt faiblement évalués sur le marché de l’art européen et mondial : est-ce une question de qualité ? L’idée a été évoquée, sans être creusée. Est-ce une question d’image, de représentation de cet art ou des artistes français sur la scène internationale ? Une confrontation et une analyse des évaluations esthétiques disponibles permettraient de ne pas en rester à des présuppositions et, en tout cas, on n’ignore plus que les valeurs artistiques dépendent également de l’organisation stratégique des mondes de l’art…

Statuts des artistes et des professionnels

 
La question du statut des artistes en Europe et celle de la mobilité des professionnels de l’art ont été évoquées à plusieurs reprises au cours des travaux. Le précédent Congrès interprofessionnel de l’art contemporain de Nantes avait constaté qu’il n’y a pas, en France, de statut de l’artiste et s’était interrogé sur la possibilité d’en concevoir un. Réouverte à Metz, la question s’est élargie et complexifiée : est-il possible de fonder un statut de l’artiste valable en Europe ? Mais la question n’a pas été approfondie, soit qu’elle paraissait trop abstraite, soit qu’elle risquait d’engager un faux débat. Il faut certes militer pour un cadre commun en faveur des artistes, mais il a été dit aussi qu’il fallait laisser libre cours au désir des artistes qui inventent leurs itinéraires, leur mobilité comme bon leur semble. L’institution a tout de même un rôle d’aiguilleur à jouer. Raymonde Moulin a rappelé que la revendication d’un statut d’artiste n’est pas neuve, qu’elle a aussi une histoire, que chaque époque de l’art contemporain en a posé les termes de manière spécifique. En ce sens, elle a peut-être proposé l’histoire d’un impossible ou utopique dessein.
 
On a souligné aussi une avancée décisive en matière de droit social des artistes en Europe. Aujourd’hui, un artiste peut, quel que soit l’endroit où il travaille dans l’Europe communautaire, être protégé par son droit à la sécurité sociale. Mais cet acquis va de pair avec un mouvement de déréglementation sociale qui inquiète une profession caractérisée par sa précarité (partiellement compensée par une multiactivité, parfois choisie, souvent subie).
 

L’Europe, un horizon d’attente ?

Comment entrevoyez-vous l’Europe de la culture et votre place en elle dans cinq ans, au-delà de 2007-2008 ? Cette question prospective, posée par Didier Salzgeber au cours de la première table ronde, a suscité quelques réponses qui permettent de mieux comprendre l’état d’esprit du milieu artistique à l’égard de l’Europe.

On espère une Europe mieux définie dans son projet et son fonctionnement. Cependant on doute que cette Europe advienne d’ici quelques années. L’Union Européenne aura intégré les dix nouveaux États membres à l’horizon 2007, entre temps d’autres auront frappé à la porte de l’Europe ou le font déjà . Aussi, l’Europe doit-elle continuellement s’interroger sur sa propre définition. On espère des procédures simplifiées, une Europe moins bureaucratique. On souhaite aussi pouvoir travailler vers l’Europe à partir de ses territoires les plus isolés, à partir de n’importe quel village. C’est quasiment possible dès aujourd’hui avec Internet, mais de manière virtuelle. Certains souhaitent découvrir de nouveaux artistes, venus par exemple des pays d’Europe centrale et orientale, pour élargir le champ de vision de l’art en Europe même.

Ainsi, les professionnels de l’art vivent-ils l’Europe, tantôt ou en concomitance, comme un espace de sociabilité et de partage, comme un territoire d’action professionnelle de plus en plus inscrit dans le quotidien, comme un tracas administratif, comme un passage éventuel, mais pas forcément prioritaire, dans une stratégie d’ouverture et d’échange, et somme toute, malgré les difficultés et les craintes, ils voudraient encore la rêver comme un horizon d’attente. Si les professionnels ont encore un effort à faire pour mettre plus d’Europe au cœur de leur projet, l’Europe est, elle, attendue pour développer un projet plus citoyen. L’art, les arts et les cultures sont des vecteurs d’échanges symboliques pouvant utilement participer à ce dessein, mais dont les indicateurs disponibles ne savent pas bien mesurer les effets…

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