L’usage du dispositif emploi-jeune dans le milieu professionnel de l’art contemporain

Communication de Claire Legrand, Présidente de Un moment voulu, Association des personnes en charges des relations des publics à l’art contemporain

Le Cipac a initié une recherche, menée par Aude Urcun, depuis plus de deux ans et demi, sur le dispositif des emplois-jeunes dans le milieu professionnel de l’art contemporain ; l’Association Un Moment Voulu a été déléguée par le Cipac pour accompagner et suivre cette enquête. C’est ce travail que je vais vous présenter.

Nous avons participé à partir de juillet 2001 à plusieurs réunions au Ministère des Affaires Sociales, du Travail et de la Solidarité, dans le cadre de la préparation du congrès de Nantes. Parler de ces premiers rendez-vous c’est faire un état des lieux assez dramatique de l’absence d’identification de notre milieu professionnel de la part de la société en général, en tout cas de celle que représente le Ministère du Travail : pas de vocabulaire commun, impossible de faire comprendre les relations qui unissent les quinze associations qui composent le Cipac, comment et pourquoi nous étions amenés à travailler ensemble, quelles sont nos spécificités. La conclusion des premiers échanges était : « je ne comprends pas ». Nous sortions totalement dépités de ces réunions, parfois nos interlocuteurs n’y étaient même pas présents. Peu à peu, nous avons commencé à pouvoir évoquer les situations spécifiques de chacun des membres de cette association, et évidemment aussi des artistes en tout premier lieu.

Ce qui est apparu comme une urgence, c’était d’essayer de réfléchir à la structuration de cette profession, une structuration qui ne serait pas une bureaucratisation – donc un équilibre difficile à trouver. Le Cipac n’était pas encore en mesure de porter ce projet de structuration mais pouvait profiter des liens tissés avec le Ministère pour trouver un rôle actif et pérenne. Nous sommes partis de la constatation que beaucoup de gens avaient été embauchés (nous étions en 2001, des postes avaient été créés depuis 1998), mais nous n’étions absolument pas en mesure de connaître le nombre d’emplois jeunes dans le secteur professionnel de l’art contemporain. Cette enquête a donc été entreprise, le Ministère des Affaires Sociales, du Travail et de la Solidarité et le Ministère de la Culture et de la Communication (Délégation aux Arts Plastiques et Délégation au Développement et à l’Action Territoriale) nous ont soutenu financièrement en nous permettant de créer un poste, celui d’Aude Urcun au sein du Cipac.

Impossible de rendre compte de 60 pages de graphiques, de chiffres, données précises, détaillées, précieuses pour notre secteur. Je souligne que cette question est encore d’actualité, car même si ce dispositif est interrompu, dans les faits, avec les mesures de consolidation qui se mettent en place, il sera question d’emplois-jeunes jusqu’en 2010. Précision méthodologiques : le Cipac a souhaité transmettre une information légitimée en s’entourant de garanties, nous avons donc travaillé avec un laboratoire spécialisé dans le traitement de ce type de données.

Les emplois-jeunes sont une mesure d’incitation à l’emploi qui a été mise en place par l’Etat, avec beaucoup d’ambition parce qu’il s’agissait de remédier aux difficultés d’insertion professionnelle des jeunes diplômés, mais aussi de problèmes parce que la loi a été mise en place très vite et n’avait pas forcément tout prévu. Le paradoxe aussi a été que, compte tenu des contraintes budgétaires avec lesquelles travaillent ces structures, le dispositif a en réalité fermé le marché de l’emploi pour tous ceux qui ne pouvaient bénéficier de ce dispositif. Proportionnellement aux nombres de postes créés dans le cadre de ce dispositif, il n’y a quasiment pas eu d’autres postes ou d’autres emplois créés.

L’étude vise à la fois à établir un état des lieux dans le domaine spécifique de l’art contemporain, et à apporter une information précise sur les fonctionnements des structures d’art contemporain, notamment sur leur grande fragilité, situation qui concerne aussi les structures qui semblent maintenant les plus solides, labellisées, comme les centres d’art ou les FRAC.

Je tenterai de vous donner un portrait type de ce qu’est un emploi-jeune, tel que l’a révélé l’enquête. C’est une femme (7 sur 10), à la limite « haute » du dispositif (c’est à dire 25 ou 26 ans), hautement qualifiée (bac plus 4 ou 5, pour 69%) dans des formations qui sont réparties de manière à peu près équivalentes entre domaines artistiques et domaines plus généralistes de l’organisation, de l’administration, cela a été une de nos surprises.

Les fonctions sont extrêmement diversifiées, certains tableaux sont de vraies listes de Prévert. Le fonctionnement des structures d’art contemporain nécessite une extrême polyvalence des personnes, d’où souvent un écart entre les intitulés de postes et les activités réellement exercées. Ces activités touchent absolument tous les domaines, de l’administration à la direction, en passant par la régie, les nouvelles technologies, la documentation, etc., bref, à peu près tout ce qui peut exister dans des structures de diffusion d’art contemporain. Ce sont aussi des postes qui ont été créés majoritairement (85%) dans des associations qui ne sont pas seulement les FRAC et les centres d’art (seulement 1/3). Parmi ces associations, certaines n’ont pour unique salarié que le seul poste emploi-jeune ainsi créé. D’autres ont développé une activité de production, de diffusion ou de projet liée à l’art contemporain.

Nous nous sommes interrogés sur la spécificité des emplois-jeunes par rapport aux autres « emplois aidés ». Nous avons été impressionnés par l’augmentation des équipes : les emplois-jeunes ont permis de doubler ou tripler certaines équipes. Ce n’est donc pas un « emploi aidé » comme les autres, c’est une matière vive de l’ensemble de l’activité qui a pu être développée. D’autres associations, notamment celles qui n’ont qu’un poste salarié, ont connu alors une transformation d’une activité bénévole vers une activité salariale, ce qui a permis une reconnaissance plus grande de la part des tutelles et une légitimation de leurs actions. Grâce au niveau de formation des emplois-jeunes, des activités permanentes ont pu être développées, auparavant ponctuelles ou assumées par des intervenants extérieurs, d’où une consolidation des relations avec les interlocuteurs extérieurs.

Certains points sont négatifs, ou à tout le moins problématiques. Contrairement aux autres « emplois aidés », ces personnes, qui possèdent un haut niveau de qualification, ont des attentes professionnelles importantes et souhaitent une évolution de leur situation professionnelle - les salaires ne sont qu’une partie de la réalité. Les emplois-jeunes interrogés regrettent le manque de perspective de leurs activités et s’interrogent sur leurs responsabilités réelles.

Les principales activités couvertes par ces postes concernent essentiellement les activités éducatives, de diffusion, de communication et les activités innovantes (nouvelles technologies). Mais le dispositif a aussi permis la professionnalisation de certaines autres professions, comme par exemple celle de régisseur. Cela se vérifie dans les mesures de consolidation, dont ils bénéficient très largement. Aujourd’hui on n’envisage plus qu’un lieu fonctionne sans un régisseur sensibilisé à la conservation préventive, aux besoins techniques et à la connaissance artistique liés à la production dans les centres d’art. Cette professionnalisation était un des enjeux de ce dispositif (contrairement encore à d’autres « emplois aidés ») qui considérait que parallèlement à une formation initiale, il était nécessaire d’acquérir des compétences dans l’activité professionnelle elle-même. C’est ce qui apparaît de façon très forte.

La question de la pérennisation est cruciale, incertaine, mais il y a un réel enjeu et une réelle actualité. C’est une question extrêmement difficile. L’étude a révélé que 96% des crédits sont publics – provenant de l’Etat ou des collectivités territoriales ou des deux, mais de fait politiques. Les structures d’art contemporain travaillent dans l’urgence et consacrent peu de temps à une réflexion sur la pérennisation des postes, l’ensemble des démarches administratives est, qui plus est, extrêmement complexe. Le Ministère du Travail a cherché à mettre en place des plates-formes régionales de professionnalisation, mais dans les faits cela s’est révélé très peu efficient : il a très clairement manqué d’interlocuteurs informés. Il serait peut être nécessaire de mettre en place un accompagnement plus précis.

De nombreux postes risquent de disparaître. Les nouvelle activités créées grâce au dispositif emploi-jeune sont-elles perçues, aujourd’hui, comme faisant intégralement partie du projet ou comme des missions annexes qui disparaîtront avec ces postes ? Dans quelle mesure la transformation de certaines associations en EPCC (Établissement Public de Coopération Culturelle) aura une incidence sur la pérennisation des emplois ?

L’étude fait donc émerger un vaste débat sur le rôle qu’entend jouer le milieu de l’art contemporain, car c’est évidemment une certaine conception de la création, mais aussi de ses modes de production et de diffusion, de la place de l’artiste qui est en jeu aujourd’hui. Il est indispensable que les associations membres du Cipac soient acteurs et non spectateurs dans ce débat.

Quelle sera la suite donnée à cette enquête ? Ce n’est qu’une première étape, qui a eu le mérite d’apporter une information inexistante jusque là , mais nous avons l’engagement d’un soutien du Ministère des Affaires Sociales, du Travail et de la Solidarité ainsi que du Ministère de la Culture et de la Communication sur ces questions. J’espère que vous aurez autant envie que nous de poursuivre ce travail.

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