Politiques artistiques : enjeux et responsabilités

2ème table ronde La multiplicité des niveaux de compétences territoriales pourrait sembler un facteur d’immobilisme. Cette table ronde souligne le rôle éminent des villes, qu’elles soient assez importantes pour porter des projets d’envergure nationale et internationale, ou moyennes et, libérées des frais fixes des grandes, aptes à développer des alliances bi ou multilatérales, des événements. Lorsque la région (éventuellement transfrontalière) tend à s’intéresser au patrimoine, à l’identité locale, la réactivité des villes s’exerce plus souvent dans le domaine de l’art contemporain – avec pourtant parfois l’écueil d’un certain manque de suivi (que se passe-t-il entre les événements ?).

Modérateurs :

  • Jean-Yves Bainier, conseiller aux relations internationales à la DRAC Alsace
  • Arnaud Laporte, entré à France-Culture en 1987. Depuis trois ans, pour son émission quotidienne “Multipistes”, arpente tout le territoire français, des grandes villes aux zones rurales, des institutions aux lieux “alternatifs”.

Intervenants :

  • Anne-Marie Autissier, enseigne la sociologie de la culture et les politiques culturelles européennes à l’Institut d’études européennes de l’Université de Paris VIII et dirige la publication de la revue Culture Europe. Travaille également comme consultante pour divers organismes français et européens.
  • Monika Beck, Secrétaire d‘Etat, Déléguée de la Saar auprès de l‘Union. En 1967, crée une maison d’édition et une galerie d’art contemporain ; de 1990 à 1999, députée de la Saar. Création d’une représentation du Département de la Moselle au sein du gouvernement du Land de la Saar.
  • Pervenche Berès, présidente de la Délégation socialiste française au Parlement européen. Membre de la Commission économique et monétaire et membre suppléant des affaires constitutionnelles du Parlement européen. Membre suppléante de la délégation du Parlement européen à la Convention sur l’avenir de l’Union. Conseillère municipale de Sèvres depuis mars 2001.
  • Jean-François Burgos, Maire adjoint à la culture de Gennevilliers et vice-Président de la Fédération Nationale des Collectivités Territoriales pour la Culture (FNCC).
  • Franck David, artiste, vit à Montreuil et à Val de Reuil (Normandie). Séjour à l’Akademie Schloss Solitude (Allemagne), atelier à l’Hôpital éphémère (Paris) jusqu’à sa destruction.
  • François Deschamps, préside l’association nationale Culture et Départements qui regroupe les directeurs culturels des Départements et des offices culturels départementaux. Directeur de la culture du Département de l’Hérault.
  • Laurent Hénart,député de Meurthe et Moselle, 2ème Adjoint au Maire de Nancy, délégué à la culture, jeunesse, secteurs sociaux et éducatifs.
  • Patrick Thil, adjoint au Maire de la Ville de Metz, délégué aux affaires culturelles et aux cultes.
  • Roger Tropéano, de 1977 à 1989, maire adjoint à la Culture de Châtenay-Malabry. Depuis 1989, vice-Président de l’Association “Villes et Cinémas en Europeà ?. De 1986 à 1995, président de la Fédération Nationale des Communes pour la Culture (FNCC). Depuis 1994, président des “Rencontresà ?, Association des villes et régions de la Grande Europe pour la Culture.


Jean-Yves Bainier
Nous avons envisagé trois thèmes :

  1. Collectivités territoriales en Europe, des réalités diverses : la gouvernance territoriale est très diverse et nous chercherons à comprendre les différents modèles qui fonctionnent dans les pays en Europe.
  2. Mesures et dispositifs des collectivités territoriales pour l’art contemporain en Europe : on observe une diversité des mesures de soutien pour la création contemporaine. Qu’est-ce que cela signifie en termes de choix et de stratégies politiques ?
  3. L’art contemporain, enjeux et responsabilités politiques : pourquoi cherche-t-on à multiplier les coopérations, pourquoi les collectivités territoriales et les responsables politiques cherchent-ils à se positionner sur ce terrain ?


Anne-Marie Autissier introduira chacune de ces parties.

Anne-Marie Autissier
Les collectivités territoriales de l’actuelle Union européenne recouvrent des réalités politico-institutionnelles très diverses. Tout d’abord, un bref rappel chiffré : on compte 246 régions dans l’actuelle Union européenne, ainsi que 98 433 communes. Les échelons intermédiaires – départements en France, provinces en Italie, diputaciones en Espagne - n’existent pas dans tous les pays. Le nombre de ces entités se verra augmenté par celles des nouveaux Etats membres à compter de mai 2004, puisque tous ont mis en place des lois et pratiques de décentralisation depuis leur avènement démocratique. La Pologne s’est par exemple dotée de trois échelons de gouvernement territorial dont seize voïvodies – régions. Une distinction paraît essentielle : celle qui différencie les entités fédérées des régions proprement dites. Dans le premier cas – Länder allemands, communautés belges -, celles-ci disposent de compétences exclusives en matière culturelle. L’on trouve également des États pratiquant une décentralisation précisément contractualisée comme en Suède et, plus généralement, dans toute l’Europe du Nord. Le Portugal, la Grèce et le Luxembourg mettent en place une décentralisation progressive. D’autres situations apparaissent relativement inclassables : le cas de l’Autriche, État fédéral dans lequel les Länder ne disposent pas de prérogatives aussi affirmées qu’en Allemagne, celui de l’Italie où certains régions dites à statut spécial se sont vu transférer des compétences culturelles et enfin, celui de l’Espagne que quelques observateurs considèrent comme un État en voie de fédéralisation et où les communautés autonomes – tout au moins quatre d’entre elles – bénéficient de prérogatives très importantes en matière culturelle. Quant au Royaume-Uni, il a entrepris un processus de d’évolution qui permet au Pays de Galles, à l’Écosse et à l’Irlande du Nord, de mener leurs propres politiques culturelles.

Pourtant, les différences institutionnelles ne doivent pas masquer le fait qu’en général en Europe, les régions sont des financeurs moins importants que les communes pour la culture. Celles-ci y consacrent en moyenne entre 2 et 11% de leurs budgets. Les régions sont des entités plus récentes (tout au mois dans leur configuration actuelle), avec un rôle économique très affirmé. Les communes – urbaines en particulier – ont expérimenté de plus longue date différents types de dispositifs et de mesures. Par ailleurs, certains clichés ne résistent pas à l’épreuve d’études approfondies : ainsi l’ouvrage de Graham Devlin et Sue Hoyle confirme que, malgré la réputation centraliste attachée à la France, au Royaume-Uni, la culture bénéficie d’un peu moins du tiers des subventions locales accordées dans l’hexagone. Concernant l’Italie, enfin, l’un des paradoxes soulignés par Carla Bodo est le fait que les régions à statut spécial ont tardé à utiliser leurs compétences en matière de création contemporaine, alors que des régions ordinaires comme la Lombardie, l’Emilie-Romagne ou le Piémont mettaient en place des dispositifs intéressants dès les années 1980, notamment en faveur du spectacle vivant.

Monica Beck
Je représente le Land de la Saar, voisin de la Lorraine. Les Länders allemands possèdent la souveraineté culturelle en RFA. Depuis plusieurs années il existe, au niveau fédéral, un ministère de la culture. Avant cela, c’était au chancelier qu’incombait cette tâche. Ce qui signifie que la politique culturelle défendue par la République fédérale est, en première ligne, une politique internationale. Nous sommes toutefois en train de discuter pour procéder à une réforme fédéraliste. Nous nous demandons si nous n’allons pas procéder à la fusion des institutions culturelles des Länder avec une institution fédérale culturelle récemment créée, car les ministres-présidents des Länders et leurs cabinets sont très attentifs au fait que la souveraineté culturelle reste entre les mains des Länders. Je dis très franchement que cela a des avantages mais aussi des inconvénients. Nous pensons toutefois que les avantages sont prépondérants.

Nous, dans le Land de la Saar, sommes très intéressés par une politique culturelle régionale qui dépasse les frontières. Nous pouvons d’ailleurs à ce titre avancer des résultats concrets. Le Land de la Saar, conjointement avec le Département de la Moselle, organise chaque année un festival de théâtre franco-allemand « Perspectives Nouvelles » proposant des représentations dans différentes villes du département de la Moselle et du Land de la Saar. Moi-même j’ai exercé pendant presque trente ans le métier de galeriste. J’avais une galerie d’art contemporain qui a été reprise par mon fils au moment où j’ai commencé à faire de la politique. Je tiens pour très important qu’en Europe, à l’occasion de congrès comme celui ci où il est nécessairement question de problèmes théoriques, on parvienne à des solutions qui aboutissent à des transformations concrètes. J’imagine ainsi que la présence aux foires d’art internationales - qui est très onéreuse pour une galerie individuelle, au point que peu de galeries sont à même d’y participer - pourrait se faire par un regroupement, le cas échéant avec le soutien financier de l’État. Si bien que des galeries de plusieurs régions, sans tenir compte des frontières, ou des galeries ayant de toute façon mis l’accent sur l’Europe, puissent montrer le travail de leurs artistes à l’occasion de ces foires, foires qui aujourd’hui ne peuvent être qu’internationales. En effet, il n’est plus possible d’ériger de petites barrières pour subdiviser l’art en art français, art allemand etc. Cela fait longtemps que ce n’est plus possible et heureusement. Cependant parvenir à faire un travail commun, à concrétiser un travail aussi bien sur le plan financier que matériel, chose qu’une région isolée ne saurait faire, je crois qu’il y a là une impulsion qu’il faudrait poursuivre.

Roger Tropéano
Le réseau que je représente est un réseau de collectivités territoriales : des villes – mais il faut savoir qu’il y en a à peine dix mille qui dépassent les cent milles habitants, ce qui donne déjà une idée de leurs possibilités - des régions avec des niveaux d’intervention très différents, et aussi ce que nous appelons des collectivités locales intermédiaires, et c’est important parce que pratiquement tous les pays d’Europe sauf le Portugal et un ou deux autres pays ont des collectivités semblables et de même niveau que les départements ou les provinces dans les pays du sud. Ces collectivités territoriales ont des interventions culturelles de plus en plus importantes, à tel point qu’elles constituent un sous-réseau des Rencontres.

Du point de vue de l’action culturelle, des politiques culturelles, et quelle que soit la diversité des Etats, qu’ils soient fédéraux ou pas, c’est au niveau des villes que finalement les choses se passent, que les budgets sont les plus importants et les initiatives les plus grandes. Les politiques culturelles locales n’auront de sens et ne seront viables que si, au niveau des Etats, et encore une fois quelle qu’en soit la structure, il existe des politiques culturelles nationales fortes, et que deuxièmement, au niveau européen, il existe les moyens de politiques culturelles importantes.

A partir de toutes les discussions que nous pouvons avoir sur la culture, si nous prenons le pari que c’est au niveau des villes que cela se situe, cela donne un autre éclairage. Les diversités sont liées aux histoires de chaque pays, aux interventionnismes - ou pas – politiques, elles tiennent aussi compte des rapports entre le public et le privé, c’est à dire des situations dans lesquelles la ville elle-même laisse une autonomie plus ou moins grande à des initiatives privées.

Jean-François Burgos
J’ai beaucoup de questions sur l’Europe ; pour le représentant d’une ville de 45 000 habitants, la politique culturelle de l’Europe reste très abstraite. Le paradoxe c’est que l’on sent qu’il existe un potentiel énorme à ce niveau de dispositif, alors que la demande de projets culturels émane principalement du territoire, c’est à dire de la commune ; il y a un grand écart qu’il nous faut absolument réduire. Il est effectivement absolument nécessaire que l’Europe se munisse d’un projet culturel, mais la vraie question est celle de l’accompagnement du projet culturel. C’est, de manière induite, la question de toutes les strates de collectivités qui vont se superposer à la collectivité locale, donc bien entendu c’est la question de la décentralisation en ce qui concerne la France.

Patrick Thil
En effet, il existe une superposition de collectivités, mais ce n’est pas l’État, la Région, la Ville, la culture – c’est l’inverse : d’abord la commune, puis, en France, l’État, puis ensuite les collectivités territoriales du département et de la région, qui sont peut-être moins engagées que la commune et l’État mais c’est aussi que ce n’est pas dans leur compétence propre.

Tout à l’heure, on a parlé d’un engagement des communes entre 3 et 11 %, et je suis content de dire que pour la ville de Metz, nous sommes à 17%. Il y a un fait de « grande ville », une responsabilité particulière des grandes villes en matière culturelle : ce sont les villes qui portent les conservatoires nationaux, ce sont les villes qui portent les écoles supérieures d’art, ce sont les villes qui portent les galeries publiques, ce sont les villes qui portent les subventions aux galeries semi-publiques et associatives. Alors je crois que la décentralisation culturelle est réalisée depuis longtemps ! Mais je ne dis pas qu’il ne reste pas des choses à faire dans ce domaine.

Plutôt que de parler des budgets – les responsabilités des collectivités étant différentes : les villes n’assument pas la police, la défense nationale – je préfère le point de PIB, c’est plus objectif, c’est la richesse de tous. Quand l’État met un point de PIB dans la culture, les grandes villes (supérieures à 100 000 habitants) mettent un point et demi, parfois plus. Cela signifie que les grandes villes de France mettent dans la culture une fois et demi ou deux fois ce que met l’État. Ce qui me paraît assez important et qui indique qu’en matière culturelle, la Ville se situe en haut de l’échelle de l’intervention culturelle.

Jean-Yves Bainier
Nous allons maintenant laisser Anne-Marie Autissier introduire le second point.

Anne-Marie Autissier
Bien entendu, certaines régions sont actives à ce niveau. Mais force est de constater que leurs efforts se centrent plus souvent sur le patrimoine ou sur les activités artistiques susceptibles de soutenir une identité régionale forte : édition, cinéma, musique en langue régionale par exemple La création contemporaine – dans son ensemble – est mieux appréhendée par les communes qui s’intéressent d’abord au dynamisme d’un territoire et à l’impact artistique en termes d’image. Elles soutiennent des écoles d’art, des galeries, des associations œuvrant pour la diffusion comme les Kunstverein (associations pour les arts) en Allemagne, ou encore les artothèques. Elles mettent en place des résidences d’artistes. Les communes moyennes ont parfois plus de facilités à s’investir dans ces activités car, contrairement aux métropoles régionales, elles n’ont pas d’équipement culturel à gérer (musées, salles de spectacle etc).

Une règle reste générale pour les régions, les départements (ou leurs équivalents), aussi bien que pour les communes : leur investissement en matière d’art contemporain s’appuie sur deux aspects complémentaires : musées et centres d’art contemporain ou moderne ou activités événementielles : expositions, prix, concours, biennales. La création de musées a été la caractéristique de l’Espagne depuis 1985 : en dix ans, l’État et les régions ont consacré plus de 150 millions d’euros à la construction ou la réhabilitation de centres d’art contemporain générant – avec des succès divers – l’ouverture de huit centres, successivement à Madrid (le Reina Sofia), Valence, Las Palmas (Canaries), Saint-Jacques de Compostelle, Barcelone (le MACBA), Badajoz (Estrémadure), Séville et Bilbao (le Guggenheim). Des observateurs notent que souvent, la logique du contenant a prévalu sur celle du contenu – encore largement dépendant des apports internationaux. Par ailleurs, les coûts de fonctionnement de ces édifices n’ont pas toujours été calculés avec réalisme, comme ce fut le cas à Cardiff où le centre d’art contemporain du Pays de Galles, ouvert grâce à un cofinancement de la Loterie nationale, a connu d’énormes difficultés de développement. L’autre facteur aggravant a été souvent le manque de pratique de leurs responsables en matière de relation avec le public, dans des régions où n’existait pas d’habitude de fréquentation de tels organismes. Quant à l’événementiel, il représente une donnée centrale : il confère à ses protagonistes une visibilité et conforte une image internationale. Pourtant il se fait parfois au détriment d’activités de long terme qui exigent la prise en compte – moins spectaculaire – des attentes des producteurs et des artistes. Entre ces deux extrêmes, la vie quotidienne des galeristes et artistes locaux reste encore peu prise en compte. L’autre dimension – intéressante – des stratégies régionales ou urbaines est la reprise ou réutilisation de bâtiments industriels ou commerciaux en déshérence, ainsi que la réhabilitation de quartiers. Né en Europe du Nord, ce phénomène s’est généralisé à l’Europe continentale et désormais centrale et orientale. Le réseau européen Trans Europe Halles a notamment soutenu la création de certains de ces centres souvent pluridisciplinaires, qui accueillent parfois des artistes en résidence. Parmi beaucoup d’autres, citons le Merchant City de Glasgow ou Consonni à Bilbao, friche investie au profit des jeunes artistes basques et européens (avec le soutien du FEDER, Fonds européen de développement régional). Dans la plupart des cas, des collectifs d’artistes et de professionnels ont investi les premiers les lieux, insufflant une dynamique relayée par les pouvoirs locaux. Les préoccupations des artistes et des pouvoirs locaux peuvent également coïncider comme ce fut le cas dans le quartier d’Arabianranta, ancien quartier industriel réhabilité à Helsinki dont la municipalité s’est largement engagée aux côtés de partenaires publics et privés pour la création d’un centre d’art et de design. Ce phénomène n’est pas toujours cependant exempt d’ambiguïté comme le démontre l’exemple du quartier de East End à Londres. Valorisé par la présence d’artistes mais sans acquisition des bâtiments par les pouvoirs publics, la notoriété du quartier a généré une spéculation immobilière effrénée : les mêmes qui avaient participé à sa valorisation, en ont été chassés par l’augmentation des loyers ! De telles expériences démontrent la nécessité de prévoir des investissements pour garantir le rayonnement de la vie artistique à long terme. Certaines régions ont pris aussi l’initiative de financer la présence de galeristes dans des salons internationaux. Ce fut le cas des communautés autonomes espagnoles, malheureusement en ordre dispersé.

François Deschamps
Il peut paraître anecdotique de parler des départements – mais il existe des initiatives : celles qui accompagnent les initiatives extérieures, aide directe aux artistes, aux ateliers d’artistes, aux associations, aide aux communes et aux communautés de commune (parcs intercommunaux, etc.). Aides aux artistes en résidence, expositions itinérantes, médiathèques, bibliothèques itinérantes, artothèques. Certains départements se sont également appuyés par conventions sur des associations extrêmement dynamiques.

Deuxième fonction : quand le département a développé une politique directe, par exemple par acquisitions foncières, c’est le cas de plus d’une vingtaine de départements : ils ont acheté un lieu, y ont mis de l’art contemporain, ont engagé des professionnels, etc., parfois jusqu’à une logique de musée. Il y évidemment le 1% récemment revivifié et il faut aussi remarquer que certains départements, qui ne sont justement pas les plus riches, peuvent néanmoins conduire des politiques originales, extrêmement énergiques et intéressantes.

Franck David
Le projet dont je vais vous parler est en cours, il sera inauguré au printemps 2004. C’est un geste assez élémentaire : choisir un espace instersticiel dans l’espace public ou non, et le matérialiser par deux éléments : tout d’abord en le nommant, d’un nom générique qui est « Ici même », et ensuite en lui associant une couleur, le rose, qui apparaît peu dans l’espace public ce qui est aussi une raison de mon choix. Il y a deux indices qu’il faut ajouter : l’indice temporel ; pour couper court à tout « événement », c’est un projet pérenne ; et un deuxième aspect : l’aspect spatial puisqu’en fait ce projet tient compte de deux échelles qui s’imbriquent l’une dans l’autre - l’extrêmement local en dégageant des spécificités qui me permettent de choisir et de rendre pertinent l’emplacement d’un site ; et la multiplication de la création de ces sites au niveau planétaire (parce qu’au niveau simplement européen ça ne m’intéresse pas vraiment, voir pas du tout), l’idée étant de jumeler tous ces territoires « Ici Même » chaque fois dans la langue du pays évidemment, en créant une sorte de maillage d’une non-territorialité.

Le premier, celui sur lequel je travaille et qui servira de prototype, sera à Val de Reuil, où j’habite aussi (avec Montreuil) : c’est une petite ville de 13 000 habitants, mais aussi c’est une ville qui offre certaines caractéristiques, dont celle d’être une ville nouvelle et donc d’avoir un problème identitaire. A Montreuil, je n’aurais pas eu la même écoute et j’aurais probablement rencontré beaucoup plus de difficultés.

Localement, « Ici Même » peut s’exprimer de beaucoup de manières différente. A Val de Reuil, ce qui a été retenu c’est de travailler sur les espaces vacants, entre les entrées et les sorties des panneaux de ville car il n’y a pas de concordance et d’alignement des panneaux ce qui crée un trou. Dans l’espace entre les panneaux la route sera peinte en rose, et des panneaux seront créés, exactement semblables aux panneaux d’entrée et de sortie de ville, portant le nom « Ici Même ». C’est modeste, comme intervention, mais je considère que c’est un outil de questionnement. Ces panneaux entourent toute la ville de Val de Reuil, donc il y a 32 impacts.

Ce n’est évidemment pas une commande publique. Je suis allé voir le maire qui m’a écouté et au bout de dix minutes m’a dit qu’il n’y avait aucun problème. J’ai commencé il y a un an et je travaille chaque semaine entre deux et quatre heures avec différentes personnes de son cabinet, pour mettre en place le projet (dossiers administratifs, recherches de financements, etc.). Cette constance d’intérêt est assez exceptionnelle. Nous sommes actuellement en train de trouver les derniers financements – puisque ce projet coûte entre 150 et 170 000 euros, et que ce n’est évidemment pas la ville qui va financer la totalité. A aucun moment ils n’ont essayé de changer quoi que ce soit, ils essaient de régler les problèmes techniques, ils me soutiennent.

Tout cela se fait par expérience pure, et c’est évidemment la taille de la ville qui peut permettre d’atteindre directement les responsables – mais après c’est une affaire de rencontre personnelle, sans compter que le projet était aussi une opportunité pour la ville.

Roger Tropéano
J’ai organisé en juin un séminaire en marge de la Foire de Bâle, à Mulhouse pour soutenir « Mulhouse 03 » où se retrouvent les productions d’un certain nombre d’écoles d’art de France. Nous étions une cinquantaine d’élus locaux de toute l’Europe et le but était essentiellement pédagogique puisque au fond dans les politiques culturelles que les élus ont l’habitude de mettre en place, l’art contemporain n’est pas forcément leur priorité. Il fallait donc réfléchir sur ce que pouvait être l’intervention de collectivités territoriales dans ce domaine.

Deux points particuliers : la commande publique, et les écoles d’art – parce que ces écoles sont financées la plupart du temps par des collectivités territoriales et que les élus sont parfois réticents. Il y a donc eu un comparatif sur ce qui se passe dans différents pays, et je pense notamment à la Suisse où les interventions des cantons sont très fortes, avec une meilleure connaissance de l’intérêt, de la nécessité d’avoir d’une école sur leur territoire. Nous avons souhaité ensuite faire le point en conclusion sur la relation d’un élu avec l’artiste – elle peut être conflictuelle (les occupations de friches, par exemple), mais les situations sont très variées, entre les résidences d’artistes et l’installation de lieux spécifiques à l’art contemporain. Dans la relation entre le politique et l’artistique les ambiguïtés apparaissent souvent des deux côtés.

De manière systématique, chaque fois que nous organisons une réunion, quel que soit le thème, il existe une séquence « art contemporain » car je crois que c’est un secteur qui exige une pédagogie et une discussion pour traiter les problèmes de manière sereine.

Jean-François Burgos
Pour une ville de moyenne importance (45 000 habitants), nous avons la chance de posséder une école d’art qui comprend en son sein une galerie où des expositions d’artistes vivants sont organisées, des liens sont créés avec les ateliers d’adultes, donc sont mis en place une transmission et des échanges sur l’art contemporain. Cela dit, le franchissement de la porte de la galerie n’est pas gagné pour autant : le fait de constituer une exposition n’est pas suffisant en soi, il y a un travail pour accompagner les expositions de dispositifs qui permettent d’étudier nos publics et d’essayer de les amener à cette démarche ; l’équipement ne suffit pas – ou bien le cercle des visiteurs reste trop restreint.

Pour ce qui concerne les communes rurales, c’est une forme de politique culturelle de développement local. Il s’agit de valoriser un lieu spécifique pour rendre attractif le périmètre géographique, de faire venir du monde, d’animer cette commune.

Tout à l’heure il a été dit : « la décentralisation est réalisée » - mais j’ai entendu des interventions où chacun semblait avoir son périmètre de compétence. La spécificité de la matière culturelle, c’est qu’elle n’est pas facile à structurer, chaque étage d’autorité ou de décision a un peu tendance à définir un périmètre, et j’ai l’impression que ce n’est pas qu’une spécialité française.

Jean-Yves Bainier
Quelques pistes pour notre troisième volet, Anne-Marie Autissier ?

Anne-Marie Autissier
Le label européen paraît aujourd’hui relativement fort pour les collectivités territoriales. Régions, départements et communes participent au développement européen de différentes façons : la nouvelle optique frontalière qui a généré la création d’eurorégions, la politique régionale et de cohésion avec le soutien des fonds structurels communautaires, les "Capitales européennes de la Culture", le recours au programme CULTURE 2000, la création de différents réseaux. Par ailleurs les collectivités territoriales sont représentées au sein du Comité des Régions, créé par le Traité de Maastricht. Enfin, beaucoup de régions ont ouvert des représentations à Bruxelles, auprès de l’Union européenne. Si la politique régionale communautaire a largement contribué à faire de ces collectivités des interlocuteurs de l’Union européenne, il ne faut pas sous-estimer le rôle du Congrès des pouvoirs locaux et régionaux du Conseil de l’Europe, sis auprès du Conseil de l’Europe et remplaçant la Conférence permanente du même nom, créée dès 1957. Cette enceinte a permis le lancement d’études culturelles comparatives et d’échange d’expériences particulièrement précieux après la chute du Mur de Berlin. Les fonds structurels de l’Union européenne contribuent à la renaissance de quartiers urbains (Temple Bar à Dublin par exemple) ou à la mise en place d’activités originales. Citons en particulier, dans le cadre du programme d’initiative communautaire LEADER, l’initiative prise en 2000, par le Val Linoa dans la région de Vénétie : les responsables locaux ont confié au collectif artistique "Artway of thinking", le soin de créer un "Parc des saveurs" - œuvres, installations "gastronomiques", concerts de musique contemporaine, le long d’un parcours visant à renouveler le concept de tourisme culturel.

Les quelque quatre-vingt dix eurorégions européennes ne sont pas toutes actives en matière de création contemporaine. Certaines se sont quelque peu noyées sous un empilement complexe de strates de concertation. Pourtant, quelques-unes ont pris des initiatives : ainsi l’Euregio germano-néerlandaise qui inclut les villes d’Osnabrück, de Münster, d’Enschede et d’Hengelo a sollicité des artistes contemporains pour créer des pièces "sur la frontière". Pour revenir à l’Eurorégion Saar-Lor-Lux dont la Ville de Metz fait partie, les musiques nouvelles et l’art contemporain se sont inscrites dans ses activités. L’école des Beaux-arts de Särrebruck, le Centre lorrain du verre de Meisenthal et l’école des Beaux-arts de Nancy ont ainsi créé un cours commun sur le verre et le cristal. L’ouverture du Centre d’art contemporain de Metz et la manifestation Capitale européenne de la Culture à Luxembourg en 2007 - largement inscrite dans la dimension euro-régionale -, ne pourront que conforter cette orientation. Enfin, Lille 2004 constitue un bel exemple de manifestation pluri-disciplinaire associant des communes belges et britanniques du Kent, dans le cadre de l’Eurorégion concernée. En outre, le Conseil Régional du Nord-Pas-de-Calais a signé fin 2003, un accord avec la Communauté française de Belgique, Bruxelles-Capitale et la Région de Wallonie, pour mettre en œuvre une coopération à long terme, incluant à terme le Kent et le Sussex, et prévoyant notamment en 2005, une université d’été sur le thème des métiers de la culture, ainsi qu’une biennale d’art contemporain sur cinq éditions, dotée de 5 millions d’euros apportés par les régions partenaires.

Les grandes villes européennes participent à l’action intitulée "Capitales européennes de la culture" qui s’est d’ailleurs avérée souvent plus fructueuse pour les métropoles régionales que pour les capitales. Depuis 1985, ces manifestations se sont progressivement ouvertes à l’art contemporain. Glasgow a donné le ton en 1990, relayée par Anvers en 1993 - avec un parcours d’art contemporain dans la ville -, Bruges en 2002 – avec l’ouverture d’espaces aux jeunes artistes flamands et européens. Initié par l’organisme suédois Intercult, Hôtel Europa a fait appel à des jeunes artistes et designers européens dont les travaux ont été diffusés dans plusieurs Villes européennes de la Culture. Lille 2004 fait une part importante à l’art urbain. Enfin, de 1999 à 2003 inclus, avec le soutien de CULTURE 2000, les communes ont été chefs de file de soixante projets et co-organisatrices de quelque 147 initiatives. Si la plupart des projets sont de courte durée et consacrés au patrimoine ou aux aspects éducatifs et sociaux de la culture, quelques exemples démontrent le dynamisme communal en matière de création contemporaine : la ville de Montrouge a initié un Salon européen des jeunes créateurs, avec des partenaires espagnols et portugais. Quant à la Ville-État de Hambourg, elle a conforté un réseau nordique-baltique de dix-huit partenaires avec l’édition d’Artgenda 2002, Biennale européenne ouverte à de jeunes artistes de la région. Il faudrait encore citer la participation de nombreuses communes européennes au programme pluri-annuel MAp (Mobility in Art Process) coordonné par l’Association des Pépinières européennes pour Jeunes Artistes (PEJA), avec le concours de CULTURE 2000.

Au-delà de leur participation à des programmes européens, régions et villes ont mis en place des réseaux dont certains sont dédiés à la création contemporaine ; citons notamment la Biennale des Jeunes artistes de l’Europe et de la Méditerranée. Lancée en 1984 sur une idée de l’association italienne ARCI Kids, avec la participation de villes du Sud - Barcelone, Bologne, Thessalonique, Marseille -, la Biennale regroupe aujourd’hui 62 membres de dix-neuf pays, dont de nombreuses collectivités territoriales comme Montpellier et l’agglomération de Toulon en France. La douzième édition de la Biennale aura lieu à Naples du 22 avril au 1er mai 2005. Citons encore LUCI (Lighting Urban Community International Association), consacrée au rôle de la lumière dans l’espace urbain et créé à l’initiative de Lyon et d’une trentaine de partenaires. Notons tout de même que les préoccupations en matière de création contemporaine ne sont pas légion dans les réseaux historiques de collectivités territoriales – Association des Régions d’Europe, Conseil des Communes et Régions d’Europe, Eurocités -, d’où l’intérêt des activités menées par l’association Les Rencontres.

D’autres initiatives ont été conduites par des régions comme celle des "Quatre moteurs" - Bade-Wurtenberg, Rhône-Alpes, Lombardie et Catalogne. Si le référent est là encore économique, ces partenaires ont développé différentes initiatives susceptibles de contribuer à une dynamique contemporaine, en particulier via leur groupe de travail "Art et Culture". A son actif, une Biennale d’art contemporain Carambolage et la mise en place de résidences croisées d’artistes. Nantes, Glasgow, Bilbao, Lisbonne et Anvers ont opté pour des coopérations "à la carte", largement confiées aux professionnels des villes en question. Citons notamment "Aller et retour Anvers 2001" et l’accueil d’artistes de Glasgow et des Pays-Bas par Zoo Galerie à Nantes. Notons enfin que beaucoup de villes européennes participent indirectement à l’action des réseaux culturels européens – une petite centaine à ce jour -, en accueillant leurs travaux – assemblée générale, réunions spécifiques etc. Comme l’a montré la réunion du Conseil européen des Artistes à Bucarest en septembre 2003, ce type d’initiative permet la rencontre avec les professionnels et artistes de la ville concernée, ainsi que des échanges sur les conditions de vie et de travail des artistes dans des pays comme le Danemark, les Pays-Bas, l’Allemagne et la Roumanie.

Si la coopération multilatérale s’avère essentielle et représente de surcroît une obligation pour bénéficier de programmes comme CULTURE 2000 (trois partenaires issus des pays participant au programme pour les Actions annuelles, cinq pour les Actions pluriannuelles), les relations bilatérales restent d’actualité, notamment pour les collectivités de petite taille. Citons en particulier la création, en 2002, d’une eurocité entre deux villes situées de part et d’autre de la frontière suédo-finlandaise, Tornio (Finlande) et Haparanda (Suède). Avec l’euro pour monnaie. Comprenant trois quartiers finlandais et six quartiers suédois, la nouvelle entité caresse de multiples projets dont un centre de formation aux médias. L’effet positif de ces nouvelles coopérations est particulièrement visible entre communes d’Europe de l’Ouest et de l’Est. Croiser les expériences à l’échelle bilatérale peut en effet constituer un premier pas vers une coopération multilatérale plus solide.

Mais comme le montre l’exemple du Réseau des Villes Educatrices créé à l’instigation de Barcelone, les villes ont aujourd’hui des responsabilités mondiales. Ces dernières représentent en effet le creuset d’expériences qui préfigurent l’interaction entre cultures issues d’espaces européens et non européens. Birmingham représente ce type de laboratoire : la population d’origine non européenne y sera bientôt majoritaire. Se préparant à cette mutation, Birmingham a notamment accueilli en 2003, la réunion plénière d’IETM (Informal European Theatre Meeting).

En conclusion, les expériences les plus durables semblent résulter de partenariats entre les divers échelons de responsabilité. L’exemple de Rotterdam est parlant à cet égard. Membre du réseau culturel international Res Artis, et créée en 1985, la Fondation Kaus Australis a investi en 1993 une friche industrielle dans un quartier Nord de Rotterdam. Sur 1 360 m², elle offre des espaces d’exposition et des résidences de trois à quatre mois, pour des artistes et des commissaires d’expositions des Pays-Bas ou d’ailleurs. Son objectif majeur est de développer les relations de toute nature avec le public actuel ou potentiel. Bénéficiant de l’aide logistique d’entreprises locales, la fondation reçoit le soutien financier de la Ville de Rotterdam et de l’Etat néerlandais. De même, outre sa participation à la Biennale des jeunes créateurs de l’Europe et de la Méditerranée, la Ville de Turin s’est associée à la Province de Turin et à la Région du Piémont pour lancer "Big Torino", manifestation internationale pluri-displinaire sélectionnant quelque 150 projets de jeunes artistes européens développant leur vision de la ville. Différents organismes publics européens et des entreprises comme la Compania di San Paolo se sont associés à cette initiative qui a reçu le soutien de CULTURE 2000, pour son édition 2002. "Big Torino" aura lieu de nouveau en 2005. Dans un tel montage, chaque partie prenante trouve matière à responsabilité et à réussite. De même, la coopération entre les communes et leur région de référence s’avère extrêmement utile, comme on le constate en Rhénanie du Nord-Westphalie par exemple. Une complémentarité bien comprise entre les différents partenaires peut amener les différents protagonistes à conjuguer le court et le long terme, les manifestations de prestige avec la création d’un cadre propre au développement de pôles actifs de création contemporaine. Les soubresauts que connaissent aujourd’hui les politiques culturelles à l’échelle de toute l’Europe ne manquent pas d’inquiéter. Elles représentent aussi pour les collectivités territoriales, l’occasion unique de fonder les bases d’un contrat durable avec les artistes et les professionnels. Tout autant que de repenser les relations avec le(s) public(s). Ainsi les services culturels de la Ville de Glasgow ont mis en place différentes initiatives pour les arts à l’école, incluant le soutien financier au travail d’artistes dans des communautés éducatives. La Fondation Hugh Fraser apporte sa complicité active à ces actions. Une concertation entre tous les échelons de responsabilité culturelle ne peut en effet ignorer l’intérêt de rapports renouvelés avec le secteur privé. Essentiellement alimentée par une partie des recettes de la Loterie nationale et des pronostics de football, la Fondation du Prince Bernhard aux Pays-Bas décerne notamment le Prix Charlotte Kölher, lequel couronne des artistes néerlandais dans les domaines des arts visuels, de l’architecture, de la décoration et du design. Elle revendique 26 000 donateurs individuels, attachés au développement quotidien de ses activités. La collaboration des collectivités territoriales avec de tels organismes, - passeurs entre les arts et leurs publics – peut créer des synergies décisives.

Pervenche Berès
Je suis absolument convaincue que l’art est un enjeu européen – sans remonter bien loin, en 1957, Jean Monnet s’est demandé si la culture ne serait pas le moteur de la réconciliation franco-allemande. Nous pouvons l’oublier, mais dès que nous quittons ce continent, nous reprenons conscience de notre identité culturelle européenne. Nous sommes d’ailleurs obligés d’affronter des rapports de force – et ce sont des Français qui ont posé les premiers la question de l’exception culturelle, même si cela n’était naturellement pas une spécificité française. Et il faut comprendre comment nous sommes passés de cette exception culturelle au concept de diversité culturelle. L’enjeu est là .

Chacun se souvient que dès lors que l’on abordait la question des services le risque de la marchandisation de l’art et de la culture en général était très grand – et nous avons réussi, grâce à l’exception culturelle, à ce que la marchandisation n’affecte pas la création artistique et la culture. Cependant le risque, lorsqu’on était dans l’exception culturelle, était d’affronter directement la puissance établie des USA sur le marché, et de les voir attaquer le contenu de la culture par d’autres biais que la culture elle-même – et notamment par tout ce qui concerne les infrastructures de la culture (on peut le voir très facilement en ce qui concerne le numérique par exemple).

C’est pour cela que nous avons fait évoluer le concept en direction du respect de la notion de diversité culturelle – concept maintenant admis par tous nos partenaires, et qui fait parfois l’objet de négociations extrêmement dures. Il n’est d’ailleurs pas sans danger, parce qu’à trop l’élargir, on en arrive à un relativisme ravageur. Mais en même temps, il permet de préciser là où l’Europe peut apporter une plus-value, et où elle a quelque chose de différent à dire et qui n’interdit pas les échanges.

Dans ce qu’on appelle la « convention Giscard », à laquelle j’ai participé, une des choses très importantes que nous avons eu à traiter, en termes d’enjeux européens pour la culture, c’était de savoir comment les compétences devaient s’organiser. Cela répond à ce qui a été dit sur l’empilement des compétences et le rôle respectif des uns et des autres : qui fait quoi, avec quels moyens, et dans quelles conditions. S’agissant de la culture, il y a eu un consensus pour estimer que, fondamentalement, la diversité relevait des compétences de chaque État, mais qu’au niveau européen, il fallait que l’Europe puisse intervenir, non pas de manière directive, autoritaire, mais à travers des mesures d’appui, de complément, de coordination – comme Culture 2000 et d’autres programmes évoqués (pépinières, etc.). C’est ce que nous avons acté dans le projet (et pour autant qu’il ne soit pas massacré), et aussi que la question de la diversité culturelle et linguistique soit un objectif majeur de l’Union. Ce qui signifie qu’à travers toutes les politiques qui sont menées, cette perspective doit être prise en compte.

Il existe donc deux avancées importantes : cette préoccupation culturelle doit être horizontale – et c’est un point majeur : lorsque la commission aura à se prononcer sur des problèmes de concurrence, elle pourra prendre en considération la question du respect de la diversité culturelle – et aussi les décisions pourront être adoptées à la majorité qualifiée, ce qui est également très important.

Arnauld Laporte
Cette responsabilité citoyenne, Patrick Thil, pouvez-vous en parler à propos de Metz, ainsi que des raisons pour lesquelles un élu s’intéresse à l’art et à la culture ?

Patrick Thil
Nous sommes nombreux ici à considérer que la culture précède l’économie. L’art, c’est ce qui fait l’histoire : personne ne sait qui était maître échevin au XVIe siècle ; en revanche, tout le monde sait qui a créé les vitraux de la cathédrale. La culture, c’est cette part d’immortalité : c’est un patrimoine, un passé – mais aussi un futur, l’art est en effet anticipateur.

Un point important : les arts, en France, ne sont pas protégés seulement par le Roi Soleil ! Pourquoi voulez-vous que la centralisation rende plus protecteur ? Beaucoup sont réticents à l’idée de la décentralisation, sous prétexte que les élus locaux ne sont intéressés que par les majorettes qui seraient plus populaires. Mais c’est complètement hérétique ! Pourquoi n’y aurait-il que l’État qui soit protecteur de ce qui se fait aujourd’hui ?

Nous avons tissé un réseau de villes qui regarde simultanément dans toutes les directions, en Lorraine même, et nous sommes reliés sous le nom latino-grec de QuattroPole, à Luxembourg, Saarbrücken et Trier. Nous sommes liés à elles non seulement parce que nos maires se rencontrent une fois par mois, mais aussi par un réseau à haut débit – et en faisant cela nous ne faisions que suivre la culture, puisqu’il existait déjà plusieurs manifestations culturelles communes : un orchestre des conservatoires, un prix d’art contemporain appelé le prix d’art Robert Schuman. Là encore la culture a été anticipatrice de l’économie.

Laurent Hénard
Qu’est-ce que la collectivité va chercher pour utiliser au mieux l’argent public, qu’est-ce que l’élu doit faire pour exercer son mandat, si ce n’est la recherche du bien public – et à cet égard, l’art contemporain relève des mêmes préoccupations que l’éducation. A Nancy, nous avons eu une politique récente très volontariste. Depuis quelques années nous avons fait un effort pour sensibiliser le public à l’art contemporain en l’insérant dans des espaces familiers – les galeries Poirel, le centre-ville-, mais aussi en étendant les collections du musée jusqu’à l’époque contemporaine.

Nous avons aussi très vite été conscients de l’absence d’envergure de beaucoup d’écoles d’art en France. Nous avons profité d’un projet universitaire qui rassemblait une école d’ingénieur et une école de commerce sur un campus, nous y avons ajouté l’école Supérieure d’Art. Cela ne s’est pas fait tout seul, compte tenu des disparités de ministères et des méthodes, mais la préfiguration a commencé, et l’ensemble tournera en 2008. Nous avons accentué le vecteur diffusion en augmentant le budget, en développant les rapports avec les collectionneurs qui montreront des œuvres peu vues, par exemple.

Mais Nancy n’aurait pu faire seule l’investissement de 100 millions d’euros ! Il fallait que nous nous inscrivions dans de grands projets nationaux et européens. Je crois que si l’on veut sortir des politiques locales ou simplement d’appui, pour que les diversités culturelles ne soient pas une position de repli, il faut développer les politiques de formation et de recherche, qui représentent un chantier énorme.

Arnauld Laporte
Le dernier mot à l’artiste et à la création : comment percevez-vous la ville ?

Frank David
L’énergie qui sort de la ville est importante – mais on demande aussi de plus en plus aux artistes de combler des déficits que les politiques ne peuvent pas gérer, ce qui n’a pas été mon cas puisque personne n’est venu me chercher. Les opportunités sont importantes, mais on ne devrait pas être dans le spectaculaire, dans la récupération culturelle : c’est là où l’artiste doit être extrêmement vigilant et empêcher les choses de déraper.


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