De l’artiste à l’élu

Présentation Inscrit dans la cité, l’art rencontre naturellement le politique. Quelles convergences et quelles divergences peut-on mettre en évidence entre l’engagement de l’artiste d’une part et celui du personnel politique d’autre part ? Dans un contexte de déconcentration des crédits et de transfert d’expertise, peut-on mesurer la responsabilité politique de l’artiste, la responsabilité artistique de l’élu et la responsabilité de citoyen de chacun ? Les actes de censure qui ont été commis ces dernières années à l’encontre des œuvres d’art contemporain témoignent-ils d’une incompréhension croissante entre l’artiste et l’élu ?

La table ronde est animée par Paul Ardenne (critique), et réunit Eric Corne (artiste, directeur artistique du Plateau à Paris), Catherine Elkar (ANDF, FRAC Bretagne), Jean Daviot (artiste et élu à Digne), Julien Blaine (artiste et ex-élu à Marseille), Christophe Girard (adjoint au maire chargé de la culture à la Ville de Paris), Yannick Guin (adjoint au maire de Nantes, chargé de la culture et du patrimoine, et conseiller régional des Pays de la Loire).

De l’artiste à l’élu

Paul Ardenne
Cet après-midi sera résolument tourné vers les questions politiques, si on se rappelle l’étymologie du terme, c’est-à -dire à ce qui a trait à la cité et à son gouvernement. On a entendu un bilan sur ce qui est fait, ce qui va être fait, qui est un discours assez classique, surtout en période préélectorale, et qui reposerait sur un fond de culpabilité qui marinerait dans cette question : est-ce qu’on en a fait assez ? Est-ce qu’il en faut encore ? Est-ce qu’encore, c’est de nouveau assez ? Ce discours s’accompagne d’une argumentation plus sur la quantité que sur la qualité, alors que cette question devrait être posée, et c’est à quoi l’on va s’attacher maintenant : est-ce que les artistes ont quelque chose à faire de tout cela ?

“De l’artiste à l’élu. L’intitulé du débat n’est pas léger. Il comporte deux figures qu’on pourrait estimer soit comme inconciliables soit comme œuvrant dans deux domaines différents : l’artiste qui n’est pas l’élu et l’élu qui n’est pas un artiste, encore que l’artiste est à sa manière un élu et l’élu est aussi à sa manière un artiste. L’artiste opérerait dans le champ des valeurs symboliques, l’élu gérerait du politique dans une perspective concrète.

Donc on a un intitulé qui fait état d’une circulation, d’un déplacement entre l’artiste et l’élu, sachant que quelque chose entre les deux doit passer ou serait censé passer. Sur le sentiment de l’art, l’artiste en serait le dépositaire et l’élu, à priori, celui qui n’en a pas un souci, soit impératif soit immédiat. Que pourrait médiatiser l’élu du fait de sa position publique ?
Comment articuler l’artistique et le politique ? Est-ce qu’il y a une congruence possible entre l’art et le politique ? Est-ce qu’il y a un art qui soit adaptable aux préoccupations des élus politiques ? Est-ce que l’artiste est prêt à faire le chemin qui le sépare de l’officialité ? Est-ce qu’il a même souci de l’officialité ? Est-ce qu’il a souci des manifestations de caractère “animationnel, voire démagogique, qui forment en général le lit des politiques artistiques ?

Ces problématiques sont complexes du fait qu’elles doivent être appréciées en fonction de facteurs multiples qui peuvent jouer dans le sens d’un déterminisme, le tout étant lié dialectiquement : l’espace-temps, le caractère du régime politique auquel l’artiste est confronté, la politique locale et ses traditions en matière d’action artistique, etc…
Quelques réflexions très brèves sur ces points : la première, c’est évidemment le statut de l’artiste et en particulier le fait que l’artiste œuvre souvent dans la séparation sociale. Avec ce constat, s’il y a une perspective d’intégration pour l’artiste, qu’est-ce que ce dernier demande en termes de qualité ? Sur quoi est-elle censée reposer ? Est-ce que ce sera sur la valeur reconnue à l’œuvre ? Est-ce que ce sera sur une élection de circonstance de nature clientéliste, par exemple, et qui pourrait reposer sur une commande publique, une subvention… ? Cette remarque convie l’artiste à faire état d’une position que l’on pourrait appeler la position d’excentration, qui est évidemment socio-politique puisque même le séparatisme est politique, comme on le sait… Il s’agit donc de la question d’une position souvent en rupture, avec une conséquence qui serait la suivante : est-ce que l’artiste, de manière invariable, va chercher la compagnie du politique ? On a l’impression que dans ce congrès, on pose une évidence comme allant de soit : l’artiste serait lié, finalement, au désir qu’ont les politiques de son intégration, ce qui évidemment n’est pas forcément sûr, d’autant plus qu’on vit encore sur un mythe qui est celui de la subversion, dont on sait aujourd’hui ce qu’il en est advenu, mais qui constitue encore une forme d’imaginaire de l’action artistique.

Alors, si on veut abouter l’artiste et l’élu on va supputer que l’un devra faire volontairement ou en se forçant un bout de chemin vers l’autre et l’autre de même.
D’où le second point, sur les rapports entre les artistes et les élus, qui ne sont pas, selon moi, des rapports naturels. Je me rappelle la phrase de Courbet qui disait : “ Je suis mon propre gouvernement . Je ne sais pas quel artiste aujourd’hui pourrait le dire. Il y a une non-naturalité dans les relations entre l’artiste et l’élu qui peut s’aplanir et se transformer en naturalité dans certain cas, en particulier lorsque l’artiste et l’élu vont afficher sincèrement, sans esprits de calculs, des préoccupations communes. J’ai le souvenir de la Révolution Russe d’octobre 1917 où il y avait un enthousiasme des artistes pour la révolution. Maïakovski par exemple disait : “ C’était ma révolution en s’appropriant le politique en tant qu’artiste. La question est de savoir si ces cas de congruences sont nombreux ou rares. J’ai plutôt l’impression qu’ils sont rares et que le fait d’agir dans un système démocratique les rend plus improbables du fait des mutations politiques perpétuelles qui sont propres à ces sociétés de la renégociation permanente.

Troisième élément de réflexion : c’est le risque d’une instrumentalisation réciproque. L’artiste peut avoir besoin de l’élu et l’élu peut avoir besoin de l’artiste à des fins de représentation, sachant que c’est un phénomène qui n’a rien de nouveau. On est dans un cas intéressant en France et Madame la Ministre l’a bien montré, qui est la situation d’un héritage. On est dans une situation héritée depuis les années Lang, on pourrait dire depuis “ les années Lang 1 , qui étaient celles d’une sorte d’intronisation d’un lien logique ou du moins automatiquement légitimé par la position politique, entre les artistes d’une part et les institutions ou les politiques artistiques volontaristes, d’autre part. Il y a de la sympathie dans ce système, et presque de la souffrance réciproque. On voit bien que c’est un système qui souffre et c’est pour cela que l’on fait des congrès pour réduire cette plaie qui s’accompagne de problèmes qui font que certains estiment que c’est un modèle d’intégration réussie que l’on peut nous envier – comme Madame Tasca le disait tout à l’heure – et que pour d’autres, c’est un modèle de sectarisme, certes “ soft , mais réel.
Alors, excentration de l’artiste, non-naturalité à priori, risque d’une instrumentalisation des rapports : on a un décor avec une pièce assez délicate à jouer si le contrat était de respecter les intentions, les stratégies, les prérogatives de l’artiste comme de l’élu, qui sont deux acteurs dont on peut faire soit des amis authentiques, soit de faux amis, soit d’authentiques ennemis, soit même des indifférents.

Je n’ai pas l’impression qu’il y ait une situation sereine ou pacifiée aujourd’hui, même si on a l’impression qu’elle peut exister. Ce que l’on pourrait appeler une situation sereine, ce serait par exemple la santé de la commande publique, l’intensité de manifestations artistiques subventionnées, l’ouverture de nouveaux lieux pour l’art, créés sous l’égide de la puissance politique ou trouvant son acquiescement. Une situation dite sereine se mesure aussi à la satisfaction que les artistes peuvent retirer de l’action publique et également à l’intensité de signes qui seraient des signes de solidarité entre l’un et l’autre.

Dernier point : on a l’artiste, l’élu et un troisième élément qui est le public, voire les publics, sachant que la notion de “public n’est évidemment pas homogène. Puisque l’on parle de l’artiste et de l’élu, on parle de gens qui ont des comptes à rendre en ce qui concerne la gestion de l’espace politique et public de l’art, donc la notion de public joue pour moi un rôle important quoique problématique. Problématique par ce qu’on ne sait jamais de combien de personnes est composé ce public, quelles sont ses motivations. Egalement de manière générale, je n’ai pas l’impression que ce soit le public qui intéresse les artistes ou les élus, mais ce que permet d’engager sur le plan esthétique ou politique la notion de public, notion qui touche le partage culturel, la question de l’élitisme culturel, la démocratisation, la structuration du lien social par l’art interposé, la légitimité, etc…

J’ai envie de dire que le public est plus un argument qu’une réalité, et ce qui importe c’est finalement la manière dont on l’utilise, dont on l’utilise comme caution, comme abstraction argumentative. C’est ce que l’on voit très bien avec le Front National dans ses campagnes contre l’art contemporain. Il se réfère toujours à un public considéré, évidemment faussement, comme homogène, et qui d’office n’aimerait pas l’art contemporain. Il y aurait un désamour qui de facto justifierait que la puissance publique, soit cesse de soutenir l’art proprement dit, soit cesse de créer des structures d’encadrement pour celui-ci. C’est la même chose pour les cas de censure qui ont déjà été évoqués très légitimement. Ce que j’ai envie de dire ici, c’est qu’au fond, ce n’est peut-être pas le public qui intéresse l’artiste et surtout l’élu, mais plutôt l’usage que l’on peut faire du public pour des raisons tactiques qui sont l’électoralisme, le clientélisme, la préservation de leurs soutiens. Cela vise un usage du public qui pour moi est plus le résultat d’une incompétence de la puissance publique en matière de politique artistique, que de sa fine capacité gestionnaire, que d’un art consommé machiavelien adulte de la gestion symbolique avec laquelle la politique a pourtant à faire.
Voilà donc quelques brèves remarques et qui n’ont rien d’original. Mon propos n’a pas pour intention de lever tel ou tel lièvre. Je rappellerai seulement que cela a fait l’objet de maints développements très intéressants que je n’ai fait que reprendre.
Ce qui importe, c’est ce que l’on va essayer de voir maintenant, c’est-à -dire la dimension pratique des relations entre l’artiste et l’élu.
 
Jean Daviot
C’est la première fois depuis très longtemps que dans un congrès d’art contemporain à peu près tout le monde – que se soit sur la tribune ou dans la salle – a pu s’exprimer et la présence de 1400 congressistes prouve – s’il en était besoin – de la vitalité de l’art contemporain en France, même si la vive discussion qui a eu lieu ce matin montre qu’il reste beaucoup à faire. Il n’y a pas de raison pour que ce que nous avons réussi pour notre cinéma, nous ne le réussissions pas pour notre art. Il est vrai qu’en ce qui concerne le cinéma, l’Etat a associé pleinement ceux qui le font : les cinéastes. Et je voudrais revenir à une question qui est restée sans réponse hier : qu’est-ce que l’art ? Je répondrai simplement que l’art, c’est ce que font les artistes. Donc le fait que je sois artiste et élu dans ma ville natale, Digne, comme adjoint détaché pour une commune, m’a conduit à m’interroger sur les liens entre l’art et la politique.

Ma fonction m’a amené à rencontrer des hommes et des femmes engagés dans l’action politique, et qui, très à l’aise dans le rapport avec les gens, se trouvaient très désarçonnés par leur rapport à l’art et notamment, à l’art contemporain. Quel jugement et quelle attitude doit avoir un élu face à une œuvre : son appréciation privée, le sentiment du plus grand nombre, la caution du choix de l’expert, la notoriété de l’artiste, etc… ? S’il est aisément concevable de ne pas déchiffrer instantanément une partition de musique sans des connaissances solides de solfège, il est plus difficile d’imaginer de ne pas pouvoir décrypter une œuvre qui s’offre directement à une visibilité.

Et pourtant, ce n’est pas aussi simple. La représentation la plus large possible est dans toutes les démocraties le moyen de gagner les élections. La représentation est à l’inverse pour les artistes, une chose unique, qui ne peut se cristalliser que dans notre spécificité. Ce sont ces visions contradictoires de la représentation qui complexifient les liens entre l’artiste et le politique. Ce qui est fondamental pour moi en tant qu’artiste, c’est mon indépendance. Ma spécificité est d’être incontrôlable et “ inenrôlable . De ne dépendre ni d’une hiérarchie, ni d’une administration, ni d’un système, ni d’un ordre et encore moins d’un quelconque pouvoir. Cette position qui permet une vision sans concession est par cette indépendance l’affirmation du “ je qui permet, face aux éléments multiples qui composent le champ, l’autonomie du “ faire .

Cette position permet aux artistes de poser un regard particulier sur les choses et spécialement sur la chose publique, à la fois dedans - un acte public comme donné à voir est politique -, à la fois dehors. La singularité de leur attitude les marginalise. Mais il est significatif de noter que c’est souvent la volonté de défendre les libertés publiques et individuelles à l’épreuve des faits qui force les artistes à l’action politiques. De Gustave Courbet à Victor Hugo, des artistes engagés dans la résistance à Barnett Newman qui a eu l’intention de briguer la Mairie de New York, ou très récemment les artistes engagés dans la mobilisation contre le sida, ils sont nombreux à avoir mené un combat qui les motive : la lutte contre les oppressions et son corollaire, l’obscurantisme. Si la défiance envers le pouvoir est une doxa chez les artistes, il se produit quelquefois, même si les exemples sont rares, des liens entre ceux qui gouvernent et ceux qui veillent. L’histoire nous confirme souvent que les intuitions de certains créateurs précèdent et anticipent les chocs et les traumatismes qui déterminent les évolutions de nos sociétés.

Ne serait-ce pas, comme le disait Khanweiler à propos des marchands d’art, les grands politiques qui font les grands artistes et les grands artistes qui font les grands politiques. Certains l’avaient compris et se sont entourés d’artistes pour les conseiller. En tout cas, il y a une communauté de destin. “ Pour voir est proche de “ pouvoir .

On peut s’interroger par ailleurs sur le fait que depuis une dizaine d’années, nous assistons dans l’art contemporain à une allégorie du capital, du commerce, de la négociation, de l’échange, de la dématérialisation des flux et des objets, des réseaux ou encore des loisirs. Il s’agit en fait d’une certaine ascèse néocapitaliste qui serait à rapprocher de la volonté du commerce mondial, conduisant à considérer la culture comme un produit et par là de la départir de son pouvoir et de son rôle symbolique. Une société qui banalise le rôle de l’artiste prend le risque de banaliser la singularité, la production individuelle au profit de la production de masse et de la standardisation de la pensée. La perte de l’art au profit de la consommation culturelle. Cette société prend le risque de l’aveuglement. Que faisons-nous dans nos ateliers si ce n’est de tenter d’émanciper le regard ? Que faisons-nous quand le collectif, les artistes font circuler à travers les médias une pétition contre les censures, si ce n’est de mettre en garde contre la bêtise ? Opposons à l’obscurantisme et au néocapitaliste qui hantent ce début de millénaire, le lumineux pouvoir symbolique du “ je , de l’altérité et l’affirmation de la perméabilité à l’autre qu’autorise l’œuvre d’art. Les régimes totalitaires ne s’y sont pas trompés : leurs prises de pouvoir s’accompagnent toujours de l’aliénation du “je unique et rebelle. Ils commencent d’abord par éliminer les œuvres d’art.
 
Julien Blaine
Je suis un ex-élu, mais un artiste : non. Je ne suis pas un artiste, je suis un poète, vous savez… cette chose qui disparaît et par conséquent complètement inutile. Disons que je suis un poète / artiste et peut-être que vous aurez quelque chose à faire de ce que je vais dire.
Par rapport à votre intervention, je n’ai jamais fait la différence entre élu et artiste. Je sais seulement que quand j’étais élu, je devais faire quelque chose par rapport à ma ville, Marseille, et que si je ne pouvais plus le faire, je démissionnais. Mais il était hors de question que l’on me dise quoi que ce soit sur ce que j’avais à faire. Donc, de 1989 à 1995 j’ai fait ça, c’est-à -dire le Musée d’art contemporain, la friche de la Belle de Mai, le musée archéologique, le Musée africain (il n’y avait pas de musée africain à Marseille, incroyable !), le Centre international de poésie de Marseille, etc… Cela venait de loin, cela venait de ce que je faisais auparavant, toutes ces choses que les hommes de pouvoir, les vrais, viennent confisquer ensuite. C’est ça le rapport entre le pouvoir et l’artiste. L’artiste invente, il fait des choses intangibles et le pouvoir sait s’en occuper, pas comme nous, ces espèces de crétins que nous sommes… Après avoir fait des revues qui ont fait le tour du monde des avant-gardes historiques, je me suis retrouvé de 1989 à 1995, élu à la Culture de Marseille. En février 1989, troisième adjoint délégué à la Culture et en février 1995, mon maire qui avait un rassemblement des gauches dissidentes a décidé que l’on allait voter Balladur. Il a fait sa déclaration à 8h00. A 9h30, j’avais démissionné.
 
Paul Ardenne
Cela signifie d’une certaine façon qu’en tant qu’artiste, vous avez toujours outrepassé les attentes du politique, vous les avez dépassées…
 
Julien Blaine
Je travaille en tant qu’artiste, que poète travaillant à savoir comment on peut modifier la société, tout en sachant que je ne vais pas y arriver. Heureusement, d’autres que moi y ont rêvé et l’on doit continuer à rêver à cela. Donc voilà : il faut savoir pourquoi on est là , pourquoi on fait cela. Si on ne peut pas le faire, il ne faut pas pour autant le laisser aux politiques qui ont d’autres soucis.
Ce matin, j’étais quand même abasourdi. J’ai travaillé pendant 6 ans avec Bernard Blistène qui était le directeur du Musée de Marseille. Il était flanqué de Amsellem et d’un autre Monsieur qui s’appelait, Pozzo di Borgo, je crois… non… Poivre d’Arvor (rires). J’écris souvent à ce monsieur parce que les poètes ne gagnent pas beaucoup d’argent. Les artistes n’en gagnent guère, mais les poètes, ce n’est même pas la peine d’en parler, mais on est invité sans arrêt. Il y a des festivals de poésie, de performances dans le monde entier et en France entière.

Du temps du directeur précédent à l’AFAA, Jean Digne, il n’envoyait pas d’argent pour ces gens-là parce que les poètes qui font de la performance, cela n’existe pas… Donc j’ai écrit ensuite à Monsieur Poivre d’Arvor et je n’ai pas eu plus de réponse parce que la performance et la poésie, ça n’est pas dans la littérature, ce n’est pas dans les arts plastiques, ce n’est pas dans les arts de la scène, ni dans l’art vivant : ça n’est nulle part. Crève, chien ! Heureusement que les gens qui nous invitent ont des moyens pour que nous puissions y aller tranquilles. Je voyais ces gens que j’ai connu comme des gens que l’on dit urbains, polis et normalement constitués par rapport à ce qu’on appelle la civilisation, cette espèce en voie de disparition que l’on appelle humanité.
 
Paul Ardenne
En somme, la poésie est un art de combat…
 
Julien Blaine
Non, ce n’est pas la poésie. C’est ça que je veux pointer là : c’est cette espèce de connivence qu’il y a entre ces gens-là .. Et donc, on a vu une solidarité internationale avec le Bernard Blistène hollandais, le Bernard Blistène allemand, le Bernard Blistène belge. C’était hallucinant ! (applaudissements). Et, nous, quand on est entre poètes internationaux, entre un uruguayen et un japonais, on ne se permettrait jamais une telle vulgarité. Ce que je veux pointer là , c’est comment un élu, qui est un poète, qui est un artiste et qui a envie de travailler, doit se colleter à cela sans arrêt en affirmant une volonté claire, artistique et culturelle, en disant : “je m’en fous, on va le faire !. Depuis que je suis parti, j’ai fait un Centre d’art contemporain qui s’appelle Ventabren Art Contemporain.

Ventabren est un magnifique petit village dans les paysages de Cézanne, entre l’étang de Berre et la Sainte Victoire, et je n’ai rien. Je n’ai aucune subvention. Ce sont des gens qui viennent m’aider pour que ce centre existe. On vient de faire un truc avec les dernières photos d’Andy Warhol dont on se moque, parce que le marché américain… quand même, il ne faut pas trop rigoler… Warhol est venu en janvier 1987, il est allé à Milan, à Sainte-Marie-de-la-Grâce. Carpetti qui est un photographe milanais fou, a fait des photos. Warhol est ensuite rentré à New York et il est mort. Sur la dernière photo de lui, il est tel Jésus-Christ entre deux curés qui le reçoivent pour qu’il puisse faire son travail sur le cénacle. Mais personne n’y a trouvé d’intérêt, ni la DRAC, ni la collectivité locale, la région peut-être un peu…. Tout ça pour vous dire que le rapport entre l’artiste et l’élu, c’est ça : c’est comment on fait fusionner les schizophrénies !
 
Paul Ardenne
Ces formules que nous devons retenir montrent d’une certaine manière le principe d’une pré-science de l’artiste pour évaluer ce qui est art. Je n’ai pas l’intention quoique étant modérateur, d’être “ im-modérateur , mais est-ce qu’on ne peut pas considérer, comme Clémenceau disait, que la guerre est quelque chose de trop sérieux pour être laissée aux militaires, que l’art, au fond, est quelque chose de trop sérieux pour être laissé aux artistes ?
 
Jean Daviot
L’art est une chose suffisamment sérieuse pour que l’on défende tous une cause commune que nous aimons tous et qui est la cause de l’art. Il faut arrêter de se poser les uns contre les autres parce que ça ne sert à rien et que cela crée une situation qui ne mène à rien.
 
Paul Ardenne
C’est un bel œcuménisme. C’est vrai que cela recueille toujours une sorte d’assentiment positif mais je me demande si quand Antonin Artaud, par exemple, était interné en 1946, il avait le souci justement de vouloir créer une communauté concrète du monde de l’art. Je me demande aussi s’il avait le souci d’être évalué par le Kunst Kompass, en termes de marché. C’est une question que l’on peut poser…
 
Julien Blaine
C’est une vraie question, mais d’autres avaient ce souci pour lui… Si des gens n’avaient pas eu le souci d’Antonin Artaud, ça n’existerait pas. Si Paul Verlaine n’avait pas fait un jour une anthologie intitulée Les poètes maudits, on ne serait plus avec les Charles Cros, Arthur Rimbaud et d’autres… Ce que je veux dire c’est que c’est là qu’il faut vraiment pointer le problème entre l’élu et l’artiste, et là , on redevient double en posant la question : comment sont affectées les subventions dans les collectivités territoriales ? C’est un vrai problème parce que sous quels critères on va dire que tel artiste ou telle association a droit à la pérennité ? Sur quels critères on va dire que tel artiste va être acheté par le FRAC, par le FNAC, ou par une autre institution de ce type ? Moi, je ne connais pas les critères. Vous voyez bien comment sont faites les commissions, vous êtes dans ce milieu-là .
 
Paul Ardenne
Je voudrais, puisque nous avons Eric Corne qui est ici et qui est dans l’action, dans une sorte d’activisme avec la constitution du Plateau, savoir s’il se sent en affinité avec les discours, soit positifs, soit au contraire, relativement oppositionnels ou dubitatifs.
 
Eric Corne
Non, je ne suis pas spécialement dubitatif. Mais pour le Plateau, je ne me sens pas artiste. Le Plateau est un Centre d’art contemporain qui va ouvrir le 17 janvier. Aujourd’hui, on a plutôt parlé d’art contemporain international. Le projet du Plateau est “ art contemporain et voisinage . Peut-être que par ce voisinage, voisinage des idées, voisinage des femmes et des hommes, on pourra retrouver cet international. Donc le Plateau, c’est tout un processus d’aménagement de la ville qui a commencé maintenant il y a six ans ; il se situe dans le 19ème arrondissement, dans un quartier de mixité sociale, où il y avait la Société Française de Production (SFP) qui a déménagé. Il y travaillait 2000 personnes, et la seule proposition, sur plus de 2 hectares et demi, c’était de construire 713 logements privés.

Les riverains, les voisins se sont opposés à cela et ont fondé une association dont je suis président et qui s’appelle “ Vivre aux Buttes-Chaumont , qui s’est battue pour une simple idée : une ville ne vit bien que s’il y a une mixité entre logement, équipement économique et équipement culturel. Pour la première fois, une association a réussi à imposer un protocole d’envergure à un promoteur privé. Si je précise cela, c’est pour qu’on ne s’arrête pas au Centre d’art contemporain le Plateau et qu’on comprenne bien l’insertion de ce projet. Nous avons donc obtenu la diversification des logements. Nous avons obtenu qu’au lieu des 713 logements privés, il n’y en ait plus que 535. Nous avons obtenu l’ouverture de rues, des équipements de proximité, d’une crèche, 100m2 qui seront l’interface du Plateau dans ce quartier et 600m2 pour faire le centre d’art contemporain.
 
Paul Ardenne
Est-ce que vous pouvez nous donner quelques précisions - puisque vous êtes artiste et puisque, je crois, vous assurez la direction artistique du Plateau – sur les critères qu’évoquait Julien Blaine - sur une certaine opacité des choix et sélections officielles en matière d’art contemporain ? Opacité qui a été très ouvertement critiquée ces derniers temps. De très nombreux tracts d’artistes ont circulé, émanant d’associations qui critiquaient le fait que dans l’institution, les experts étaient souvent autoproclamés ou ne déclinaient pas leur curriculum vitae. D’une certaine manière, en tant qu’artiste, vous prenez la position d’un sélectionneur. Quels sont vos critères ?
 
Eric Corne
Je vais être clair avec vous. Avant d’évoquer les critères artistiques en ce qui concerne ce projet, je crois qu’il est important, puisqu’on a parlé de démocratisation de l’art, de le situer dans cette utopie de créer ce lieu à partir de rien, mais qui va ouvrir le 17 janvier et qui a maintenant le soutien de la Mairie de Paris et du Ministère de la Culture. Par rapport au thème des critères et de l’opacité, je tiens à dire que depuis le début, on pense en termes de compétence et d’incompétence. Je n’ai pas peur de parler de ça : incompétence et compétence pour penser un projet urbanistique, incompétence et compétence pour établir les critères de sélection. Simplement c’est évident qu’en tant qu’artiste, qu’en tant que co-directeur du Plateau pendant deux ans, j’ai une responsabilité de respect, de respect des artistes, de respect de la création contemporaine qui va se faire dedans. Mais est-ce qu’il y a vraiment opacité ou est-ce que le système, ou l’art contemporain en lui-même, n’est pas un système où il y a de l’ “autrisme et de l’autisme qui sont réunis ? L’ “autrisme étant la formule de Robert Filliou, c’est-à -dire ce désir de chaque artiste d’aller vers l’autre, ce désir d’échange, de promesse d’avenir, avec cette chose qui est l’autisme, l’autisme de toute création.

Est-ce que par rapport à l’opacité, on peut se dire qu’il y a une référence ?
Pour la sélection des expositions, j’y vais avec mes doutes. J’essaye simplement d’y mettre des garde-fous. Les garde-fous, c’est de travailler ensemble : c’est un projet collectif depuis le début, qui nous conduit à écouter un maximum de gens. J’y vais aussi avec un garde-fou qui est de représenter tous les médiums, de sortir des choses peut-être trop fermées, comme “interactivité ou “politique de l’art. Je pense que le Plateau est un projet politique, c’est-à -dire un projet de prise de risque de la vie publique. C’est donc plus sur la notion de temps, de transmission, de promesses sur lesquelles je veux travailler. Mais il est clair que quelle que soit cette transparence… – par exemple, il y a les ateliers de Belleville qui sont dans le 19ème… on a beau parler de principe d’équivalence, de principe de démocratisation, on me dira obligatoirement qu’il y a de l’opacité dans les choix ! On me dira : “ce sont toujours les mêmes ou je ne sais quoi. On est dans un milieu que l’on veut réguler depuis si longtemps, que l’on veut définir depuis si longtemps comme un milieu juste, alors que ce n’est pas particulièrement un milieu juste.

Mais quel est le milieu juste ? Je pense que c’est par ce travail qui verra le jour dans le cadre du Plateau, par ce montage éthique – et on peut faire des rêves aujourd’hui où on se sent tous en fragilité face à certains événements – que l’on ne définira pas une esthétique mais qu’on tendra vers une esthétique.
 
Paul Ardenne
En fait, les affres qui vous traversent ressemblent horriblement à ceux de tout décideur culturel qui doit à un moment ou à un autre assumer ses choix et faire donc une authentique politique. Je voudrais me tourner vers Yannick Guin, non pas pour des raisons protocolaires mais parce qu’en tant que conseiller régional des Pays de la Loire et adjoint à la Culture de la ville de Nantes, vous nous accueillez ici, dans cette ville formidablement active. Quelle est votre option, avez-vous des options précises ou au contraire, avez-vous tendance à laisser faire ?
 
Yannick Guin
Il m’a semblé que, dans vos propos liminaires, ce que vous attendiez ce sont des réflexions sur les relations très précises et très concrètes qui se déroulent chaque jour entre les élus et les artistes. Je pense – et là je parle non seulement au nom de Nantes mais également au nom de tous ces élus socialistes et républicains que j’anime dans une association, et je sens donc ce qui se passe dans beaucoup d’autres villes – qu’il faut bien voir ce qui nous motive fondamentalement. Ce qui fait l’exception culturelle française, ce qui fait sa particularité et l’engagement public – comme l’a dit Catherine Tasca tout à l’heure – c’est le fait que notre république repose sur un citoyen qui est éduqué.

C’est pour cela que le rôle de l’école est tellement important dans nos conceptions. Si nous n’avons pas de citoyens instruits et cultivés, nous n’avons plus de société française, nous n’avons plus de république à la française. Donc, nous les élus, nous avons pour but, que ce soit en tant qu’élu national, régional ou local, de considérer du point de vue de la culture cette action permanente, dynamique, extrêmement active, que nous avons pour devoir de mettre en œuvre. Je crois que c’est une chose tout à fait essentielle. Dans ce cadre là , l’art, c’est quoi ? Je pense que l’on sera d’accord pour considérer qu’en effet, le respect extrême que nous devons avoir pour l’artiste qui peut être contestataire, consiste dans le fait que cet art est inhérent à la conception que nous avons de la société.

Souvent on voit des textes où il est dit que la culture et l’art en particulier va vous amener un supplément d’âme. Mais l’art n’est pas un supplément d’âme. Il est l’âme elle-même. Et par conséquent, c’est ça encore qui nous impose un devoir de politique extrêmement active. C’est effectivement ce qui nous distingue de l’animalité. C’est seulement ça qui nous distingue. Je rencontre beaucoup avec mes collègues et amis cet impératif d’animer des politiques qui placent l’art au centre même des choses dans les villes où nous sommes. Je vais prendre un exemple. Lorsqu’en 1989 nous avons été élus à Nantes, cette ville était en dépression très profonde. Les grandes industries métallurgiques s’étaient effondrées, la construction navale s’était arrêtée, la vieille classe ouvrière était effectivement défaite. Que pouvions-nous faire dans une telle situation ?

La seule réponse que l’on peut donner c’est la confiance en la création, en la dynamique - et pas seulement artistique et culturelle – dans la dynamique d’une société, spécialement dans sa jeunesse. Donc, si on part de là , on doit mettre en place une politique qui prend des risques. On aurait pu attendre et voir, chercher les entreprises… Mais pour refaire le tissu d’une ville désorganisée dont la culture profonde, au sens de sa “mentalité, était atteinte, il faut prendre des risques politiques. Donc, faire confiance aux artistes, c’était un risque. Faire confiance résolument, de façon volontariste en des artistes qui n’étaient pas connus. Il fallait avoir cette confiance très profonde en des artistes qui apportent une vision du monde. Qu’est-ce qu’on attend des artistes ? On attend une exploration des formes, une vision du monde, une intelligibilité. C’est ce qu’ils nous apportent. Donc, on doit les mettre effectivement au centre de la société.

Je pense – et c’est très général dans les collectivités locales françaises, Jean-Pierre Saez l’a d’ailleurs très bien dit tout à l’heure – qu’aujourd’hui les collectivités locales ont gagné une maturité extraordinaire. Elles ne sont pas simplement les supplétifs de l’Etat, elles sont ses partenaires. Les collectivités locales toutes réunies mettent plus d’argent dans le domaine culturel que n’en met l’Etat aujourd’hui. Cette maturité se remarque très bien lorsque je les rencontre. Il y a des élus de grande qualité, il y a des services culturels qui ont été mis en place au cours des dix dernières années et qui montrent une expertise, une qualité d’ensemble qui vaut bien celle de l’Etat.

Donc, nous sommes maintenant dans une position où nous devons affirmer ce partenariat. Au fond, ces grandes politiques culturelles à la française sont le fait de l’Etat, et sont aussi le fait des collectivités locales qui peu à peu s’assemblent, s’organisent et peuvent exprimer leurs propres expertises. Les collectivités locales aujourd’hui – et je l’entends dans un sens général avec les régions qui se mettent à avoir des politiques culturelles assez importantes ainsi que les communes – ont un rôle très important. N’oubliez jamais que quand l’Etat a fléchi dans ses financements entre 1993 et 1997 – je ne vous fais pas le détail, je ne vous dis pas pourquoi… - les collectivités locales ont à ce moment-là augmenté leur participation. Ce sont elles qui ont tenu le choc face à la crise du point de vue culturel. Aujourd’hui, c’est un peu l’inverse. Les finances locales souffrent, nos marges de manœuvres ne sont pas énormes, ce qui pose un certain nombre de problèmes. Mais s’il n’y avait pas ces politiques actives que nous essayons de développer dans beaucoup de villes de France, qu’en serait-il de la formation ? Je ne détaille pas : c’est tout ce que Catherine Tasca a dit et qui est lancé par l’Etat mais qui va être très largement financé par les collectivités locales, c’est-à -dire les plans artistiques, les actions artistiques à l’école, etc…

Mais en matière de création et d’aide à la création, on a un rapport avec les artistes eux-mêmes quand nous essayons de donner (je vous parle pour l’instant des convergences. Je vous parlerai tout à l’heure des divergences que l’on peut avoir avec les artistes). On accueille les artistes, on écoute les projets, on essaye tant bien que mal avec les moyens dont nous disposons de les aider, de les accompagner, etc… Il y a aussi tout ce qui concerne l’aide à la promotion des artistes. On parlait avec un peu d’ironie de l’AFAA. Mais je trouve que l’AFAA fait un travail extrêmement intéressant, en liaison par convention avec des collectivités territoriales. Chacun met au pot commun et aide un certain nombre d’artistes à circuler, à faire des expositions à l’étranger. Tout cela est assez intéressant pour l’aide et la promotion. A cet égard, je ne serai pas très long, je voudrais dire un mot de la question du marché.

Nous, collectivités locales, nous nous trouvons face à un problème très particulier et assez paradoxal. Incontestablement, le système des galeries a énormément souffert ces dernières années. Enormément de galeries ont dû fermer et particulièrement ces galeries qui aidaient les jeunes artistes et l’art contemporain. Alors, il y en a d’autres, associatives, qui naissent, des petits collectifs qui présentent ici ou là un certain nombre d’artistes. Il faut essayer de donner le petit coup de pouce, mais la question du marché est véritablement posée parce que les galeries ayant largement disparu, nous nous trouvons face à des artistes qui n’ont pas ce contact avec “le client, l’acheteur, disons, l’amateur d’art. Le paradoxe c’est que nous sommes confrontés, et pas seulement dans ma ville, à cette situation qu’il nous faudrait sans doute mettre à disposition des lieux pour des expositions, installations, performances, et qui peuvent être à la disposition d’un certain nombre d’acteurs qui ont des choses à dire ou qui peuvent réunir des artistes, etc…

C’est ce que nous allons faire à Nantes dans les deux années qui viennent, avec le souci de l’éclectisme qui est un impératif absolu de l’homme politique, de l’élu. On ne peut pas laisser s’approprier de tels lieux par une seule personne qui, au fond, aurait ses propres poulains et sa propre écurie.
Evidement, ça coince quelque part. C’est la disposition de l’ensemble des moyens. Par exemple, c’est vrai qu’aujourd’hui, on a une véritable émergence des jeunes artistes dans des squats, dans des lieux de travail, des lieux de vie, etc… C’est un vrai problème pour les collectivités locales aujourd’hui, parce que nous ne disposons pas de lieux. Evidemment, on a le mot friche à la bouche. Mais les friches s’épuisent assez vite, et donc, ce n’est pas si simple. Même une friche, c’est compliqué parce que maintenant on nous impose des normes de sécurité qui coûtent extrêmement cher. C’est donc difficile de pouvoir répondre. On fait des efforts dans les écoles d’art qui dépensent de l’argent et ensuite, on a une difficulté à répondre à l’émergence. Ce n’est pas un manque de volonté de notre part, mais il y a incontestablement une limite. Alors il faut trouver des systèmes juridiques, des collaborations, etc…

L’autre difficulté, c’est le rapport de l’artiste au collectionneur. Ce qui nous intéresse dans les collectivités locales, c’est de reconstituer des collectionneurs. Mais on ne fait jamais la distinction quand on parle des collectionneurs, des ventes et du marché, entre le grand marché des œuvres anciennes qui implique des sommes colossales et ce dont on aurait besoin, c’est-à -dire un réseau de petits collectionneurs. Il y a un grand marché, un moyen marché de classe moyenne aisée et il y a aussi un tout petit marché d’œuvres à 3000, 5000 jusqu’à 10 000 ou 20000 FF. C’est ce petit marché que nous devons aider et nous avons des besoins pour leur répondre. C’est difficile de le faire parce que là aussi, on ne va pas assez vite.

Vous avez parlé de la question des choix d’œuvres dans les commandes publiques. A ce propos, je dis que l’élu fait des choix, bien sûr que nous faisons des choix, y compris des choix esthétiques. Comment voulez-vous faire autrement ? Nous avons des comités d’experts et nous leur demandons conseil. Nous sommes animés, nous les élus, par cet éclectisme, cette volonté de donner leur chance à des artistes, mais effectivement, il arrive que les élus fassent des choix esthétiques. Quand vous recevez un projet d’un jeune artiste, vous lui dites oui ou non et là , vous faites un choix ! L’essentiel est d’avoir des élus qui justement sont susceptibles de respecter un certain nombre de critères : curiosité, éclectisme, volonté d’exploration, etc…

Si vous mettez des crétins qui ont des idées très précises sur l’avenir de l’art, évidemment, on ne s’en sortira pas. Mais il nous faut aussi contribuer à la création de génération d’élus avertis, pas seulement à la Culture, mais pour l’ensemble des élus. Alors là , je pourrais vous dire des choses sur le rapport entre élus vis-à -vis de la Culture : effectivement, les rapports entre nous sont difficiles, ainsi que le rapport entre vous et nous, pour des raisons objectives, soit matérielles, soit idéologiques.
 
Paul Ardenne
Avant de passer la parole à Christophe Girard, je voulais pointer une chose qui est presque sur le mode de l’aveu et qui consiste à dire que oui, nous faisons des politiques culturelles, oui nous faisons des choix, oui nous opérons des sélections. On a envie de dire tant mieux parce qu’au moins, la particularité de ce discours, c’est que l’on sait, d’une certaine façon, quels sont les choix faits et pourquoi ils le sont. A partir de là , on peut se déterminer pour ou contre.

Christophe Girard, vous avez en effet la lourde charge de la Culture à la Mairie de Paris, à un moment où il y a eu récemment alternance et dans une ville où une politique culturelle, on pourrait dire de l’ère Chirac-Tibéri, a très souvent été critiquée, mais dont on doit remarquer néanmoins qu’elle repose sur un très grand nombre de centres d’art, sur un budget important, sur un volontarisme incontestable. Comment reprenez-vous le flambeau de cette politique culturelle et souhaitez-vous l’amender ?
 
Christophe Girard
Nous sommes là pour 5 ans. C’est vrai que comme mon collègue Yannick qui est à Nantes, on a le temps de pouvoir faire les choses. Le budget de Paris, c’est un peu plus de 10 % du budget national, c’est 1,7 milliard FF. On a donc de vrais moyens. C’est pour cela qu’en arrivant à ma délégation, dans mes premières actions, il y a eu 1 million de francs pour le Plateau, c’était naturel et urgent. Je dirais que je suis sur la ligne de Yannick, mais j’ajouterai une dimension supplémentaire qui est celle que j’appelle la dimension de la contestation et de l’indignation. Moi, je voulais vous proposer qu’il y ait un manifeste pour la fin du masochisme en France vis-à -vis de l’art contemporain. La fin du masochisme, cela veut dire une descente en règle du rapport Quemin. Je pense que ce rapport est une honte et j’ai fait un exercice assez amusant dans le train…. (on l’interrompt en signalant notamment que la question a déjà été traitée) .

Bon, je vais vous donner des exemples concrets de ce que fait un élu parce qu’en effet, je crois que l’élu doit rester modeste vis-à -vis de l’artiste. J’ai retenu une première leçon tout à l’heure : je trouve en effet périlleux que les politiques se prennent pour des artistes et ça ne marche pas non plus dans le sens inverse. Regardez Tapie, Michel Noir. Ils sont acteurs maintenant. C’est en effet un choix de vie. Regardez Reagan ; remarquez qu’il a quand même été Président des Etats-Unis.

Alors, pour l’art contemporain à Paris et les artistes, il y a plusieurs points sur lesquels je vais faire des propositions.
Je propose des ateliers, un projet de Musée du design, une Biennale de l’image, une agence artistique et une journée de l’art contemporain à Paris, en associant les villes de banlieues.
Sur les ateliers : il y a évidemment un manque cruel d’ateliers dans Paris. Nous en avons aujourd’hui environ 1500, tout confondu avec la Cité des arts. Je souhaiterais – et le Maire est sur cette ligne-là – que nous en ayons 3000, en réservant un quota pour les artistes étrangers. Cette politique est en faveur de la mise en place de lieux de travail, qui doivent être à mon avis mieux adaptés à la création actuelle, et avec des modalités de recrutement beaucoup plus justes. Ces ateliers pourraient être attribués pour des périodes courtes, selon les besoins. Donc, doubler les ateliers est un objectif prévu pour la fin de la mandature en mars 2007.

Il serait également souhaitable de rendre un service plus lisible et qu’il y ait par exemple un centre de ressources pour les artistes français comme étrangers, permettant de donner une visibilité à chacun et de fournir des informations pratiques pour les artistes.

Ensuite, nous envisageons peut-être de créer une journée portes ouvertes des ateliers de la Ville de Paris, ce qui permettrait d’instaurer un partenariat civique. En échange d’un atelier, chaque artiste pourrait accepter, s’il en a envie, de donner des heures de cours à l’école ou au lycée. Alors légalement et techniquement, est-ce possible ? On va réfléchir.

Pour le projet de musée du design : ce serait un lieu consacré aux collections du design à Paris. Ce lieu pourrait présenter les collections du FNAC, réunir certains dépôts du Centre Pompidou, du Musée des Arts Décoratifs et de collectionneurs privés, voire de certains éditeurs ou créateurs en donation. Ce lieu pourrait être également un lieu de production de petits objets qui dynamiseraient et rendraient le design plus accessible. L’espace n’a pas besoin d’être gigantesque, pas plus de 1000m2 et pourrait être envisagé dans un quartier émergent de l’Est parisien, par exemple tout près de la Bibliothèque, du quai François Mauriac, face au Batofar. J’ai mis sur pied un comité de réflexion avec des spécialistes dont je vais vous donner les noms : Suzanne Pagé, Christine Colin (FNAC), Andrée Putman, Martin Szekely, Joël Smajda, Jean-Louis Gaillemin, Marie-Claude Bau, Caroline Bourgeois, Laurent Lebon, Hervé Mikäeloff, Agnès Fièrobe et d’autres…

Pour la Biennale de l’image : elle concernerait toute sorte d’image, entre documentaires, films expérimentaux, films d’artistes et nouvelles technologies. Paris, capitale du cinéma, pourrait s’appuyer sur le réseau de diffusion : cinémathèques, vidéothèques. Vous savez que l’on a un Forum des images avec une mémoire énorme, des salles, des cinémas indépendants et un réseau de cinémas grand public avec qui un partenariat devrait pouvoir être aménagé. Nous comptons également sur des lieux d’exposition qui traitent de la question de l’image et de l’installation : l’école des Beaux-Arts, la Maison Européenne de la Photographie, le Centre National de la Photo, le Musée d’Art Moderne de la Ville. Paris pourrait alors être la ville de l’image. Rotterdam est la seule ville à proposer aujourd’hui, à mon avis, une manifestation équivalente mais de moins grande ampleur.

Ensuite et pour finir, les régions pourraient être associées à ces lieux de production : Le Fresnoy, le festival de Montpellier, Nantes… Je pense qu’un certain nombre de collaborations sont possibles et souhaitables. C’est fini l’époque où Paris était la capitale et donnait des leçons. Je pense que cela fonctionne maintenant dans le sens inverse.
Pour l’agence artistique : je vais suggérer au maire, Bertrand Delanoë, la création d’une agence artistique indépendante qui pourrait répondre aux besoins de la ville en matière de commande publique. Vous savez qu’on est aujourd’hui très faible en matière de commande publique et je pense que l’on pourrait ainsi initier des projets artistiques. L’Agence pourrait accueillir d’autres partenaires qui soient privés et lier des contacts avec des structures déjà existantes. J’ai pensé à Art Angel à Londres ou Art Public à New York.

Pour la journée de l’art contemporain : je pense qu’il y a souvent une incompréhension du public en général qui dit : “ l’art contemporain, ce n’est pas pour nous, c’est abstrait, on ne comprend pas ce que c’est ; parfois, on entend même que c’est décadent. Donc, je pense qu’une journée entière – et là , c’est le rôle de l’élu – permettrait une certaine pédagogie et un certain soutien pour accompagner par des parcours dans la ville, la rencontre avec les galeristes. La rencontre avec les acteurs des établissements de création permettrait sans doute de décoincer cette situation de rejet et peut-être d’avoir une meilleure compréhension.
 
Un homme
… Ce n’est effectivement pas le même problème si on est dans une grande ville comme Nantes, Marseille ou Paris que si on est dans une commune de moindre grande importance.
La première chose, c’est qu’un élu à la culture ne doit pas être là pour assurer sa pérennité. Il ne doit rien faire pour être sûr d’être élu 6 ans après, sinon, son travail est foutu. Il faut savoir qu’un élu à la Culture qui fait correctement son travail, quoi qu’en disent nos amis de Paris et de Nantes, est sûr de faire perdre des voix à la municipalité parce qu’il faut qu’il s’engage dans des prises de risques considérables.

La deuxième chose, c’est que personne n’a une connaissance totale sur tous les points et donc, l’élu choisit des experts et des chargés de mission dont il espère qu’ils seront dans une conscience réelle par rapport à ce qu’est cette ville et à ce que seraient les désirs d’une culture contemporaine développée dans cette ville.
Donc, ces deux choses-là consistent premièrement en une véritable volonté politique qui s’axe surtout sur les problèmes de la Culture, et sur une réflexion quant aux moyens de développer une culture dans une ville. Deuxièmement, l’élu doit s’entourer d’une équipe avec laquelle il va travailler pendant 6 ans.
 
Un homme
Même dans les plus petites communes – je me souviens d’une amie qui était ajointe à la Culture d’une commune d’un village de 300 habitants - on peut quand même faire quelque chose. Evidemment, il faut travailler avec les autres élus, avec les autres instances : l’Etat, la DRAC et avec la région éventuellement. Il y a toutes les questions de patrimoine, de mise en valeur de patrimoine, et vous pouvez travailler avec des artistes pourvu que vous travailliez vous-même à des collaborations et à des liaisons, parfois aussi avec des communes plus importantes. C’est possible.
 
Julien Blaine
Juste une petite anecdote pour vous faire rire. Je ne vais pas revenir sur les modalités qui permettent de nommer les directeurs de scènes nationales ou les conservateurs des musées ou les patrons de friches, etc… en relation dans des conventions que l’on appelle “ Ville-Etat . Mais j’ai eu la chance extraordinaire grâce à un ami hongrois de trouver une photo de Moholy Nagy qui est la photo du vieux port prise du pont transbordeur, et qui est extrêmement rare.

Ce type nous la vend pour 200 000 FF, ce qui est pour cette photo-là absolument incroyable. Il y avait donc une commission qui réunissait la plupart des élus de la ville concernés par la Culture pour les achats puisque ces achats se faisaient de manière collective. Chaque personne présente, en voyant la photo disait : “ 200 000 FF et se mettait à rire. Cela a fait le tour des 60 élus qui étaient à cette commission. C’est pour cela que le travail des élus sur la Culture, je n’y crois guère.
 
Paul Ardenne
Bon, il ne faut pas avoir ce point de vue désespéré…
 
Julien Blaine
Non, ce n’est pas désespéré. C’est pour dire qu’il faut qu’il y ait une volonté politique, culturelle forte. Sinon, les gens préfèrent faire boucher les trous dans les caniveaux…
 
Paul Ardenne
Oui, sauf que l’on peut envisager que dans certain cas, certains artistes n’aient pas envie qu’il y ait des politiques culturelles. Certains souhaitent que la politique culturelle soit faible pour qu’ils puissent développer un art de la force. Ce sont des problèmes qui sont liés à la gestion des conflits, qui constituent l’essence de la société démocratique.
 
 

Débat public

Jean-Marie Simonet (sculpteur)
Ce que l’on demande en premier à l’élu, c’est d’abord de respecter la loi et parmi ces lois, il y a la législation sur le 1 % . Tout à l’heure, Madame Tasca nous a dit qu’elle allait travailler à la refonte des textes. Cette refonte des textes a été faite depuis des années par la DAP. Il se trouve qu’à l’heure actuelle, la législation sur le 1 %, bien qu’elle existe, n’est pas appliquée et des élus, même des ministres, déclarent tout de go qu’ils n’appliquent pas le 1 %. Cela veut dire que dans ce domaine, la loi est bafouée. Alors il faut arrêter de se ficher de nous.
 
Un homme de la tribune
Le 1 % pose beaucoup de problèmes. Bien des gens qui sont des professionnels et qui sont ici les connaissent. Cela a commencé par le fait que le 1 % a souvent été interprété comme une sorte de pré-vente. Par un principe de clientélisme, on donnait à un artiste “local (je ne sais pas trop ce que cela veut dire) l’occasion de faire une œuvre et d’y trouver un revenu. Ce n’est pas moi qui dit cela car je renvoie à une étude sérieuse quoique peut-être un peu sectaire de Yves Aguilar qui s’appelait “le 1 %, un art de fonctionnaire. Déjà dans le titre, il y avait une velléité de critique.
 
Un homme de la tribune
Je reviens sur le 1 % pour prévenir et faire savoir à ceux qui n’ont jamais lu la loi de décentralisation que les décrets instituant l’obligation de 1 % pour la construction publique par les établissements relevant du Ministère de la Culture et de l’Education Nationale étant décentralisés, ce n’est plus l’Etat qui en a la charge mais soit les régions, soit les départements, soit les communes, selon le budget consacré. Rien n’a été fait depuis ce temps-là pour remplacer ce décret aboli, ce qui explique ce vide juridique et la raison pour laquelle chaque commune, chaque département, chaque région fait absolument n’importe quoi dans ce domaine.

C’est une révélation juridique qu’apparemment personne ne connaît puisque je l’ai signalée il y a quelques mois à la DAP qui a été très surprise.
Deuxième sujet : puisque les artistes, les maires et les élus ont une volonté affirmée qui nous réjouit de permettre l’évolution de l’art et notamment de l’art contemporain de la jeune création, il y a une façon infaillible et parfaitement facile de le faire : c’est d’appliquer la loi, qui est la loi du droit d’auteur sur le droit de présentation au public. Ils sont tous responsables, dirigeants ou par associations interposées.

© 2017 Cipac

Fédération des professionnels de l'art contemporain

Mentions légales - Réalisation : Moon Websites - agence web paris