Inauguration

Le 3e Congrès interprofessionnel de l’art contemporain s’ouvre avec les déclarations de Jean-Marc Ayrault, député-maire de Nantes, Didier Pillon, représentant François Fillon, président du conseil régional des Pays-de-Loire et lui-même administrateur du FRAC, Edouard Landrain, vice-président du conseil général de Loire Atlantique, et une intervention de Guy Amsellem, Délégué aux Arts Plastiques (ministère de la Culture et de la Communication).

Jean-Marc Ayrault, député-maire de Nantes
La ville de Nantes est très honorée de votre choix pour cette troisième édition du CIPAC. C’est un grand rendez-vous français et même international de l’art contemporain puisque le nombre de participants a doublé depuis l’année dernière. Cette initiative a associé la scène artistique et culturelle nantaise et l’on sait le rôle que joue l’art dans une grande ville. Nantes a fait le choix d’une politique culturelle volontaire, ambitieuse et claire, en apportant un soutien aux artistes et en donnant aussi la possibilité au public d’accéder solidement et largement à l’art. Alors, pour nous, le choix de Nantes pour le CIPAC, c’est un peu un encouragement de ce qui a déjà été entrepris ici : ce dynamisme dont nous sommes fiers et qui est une œuvre collective. Je voudrais ici vous dire quels sont nos choix essentiels pour le soutien de tout ce qui bouge, ce qui crée.

La culture, ce n’est pas un luxe. Pour nous, c’est un facteur de rapprochement entre les hommes, un domaine d’expression et d’identité par excellence, une composante essentielle de la vie sociale et de l’épanouissement de l’individu. C’est pourquoi nous avons soutenu les artistes, les projets innovants ainsi que de grands événements fédérateurs. Egalement, nous avons soutenu la formation, notamment initiale à l’école mais aussi à travers le partenariat, la coopération entre les artistes et les jeunes. Nous avons fait de l’éveil culturel un pilier de notre politique culturelle et municipale. En un mot, la culture est au cœur de notre projet urbain. Je crois pouvoir affirmer que cette politique culturelle contribue fortement au plaisir des habitants à vivre à Nantes et aussi au développement de la ville. Aujourd’hui, Nantes a l’ambition de franchir un pas supplémentaire pour donner une dimension européenne et internationale à cette démarche. Récemment, est apparu un nouveau concept de festival, consacré à la ville d’Anvers (aller/retour), et qui sera suivi d’autres invitations de villes, pour créer un réseau de villes européennes de la Culture.. La convention que nous avons signée depuis plusieurs années avec l’AFAA est particulièrement dynamique et contribue à cette ouverture et à cet échange entre les pays et les cultures. Notre soutien à l’art vivant constitue un volet important de notre politique municipale, sans oublier, bien sûr, les institutions culturelles, qu’elles soient en gestion municipale directe ou non.

Il y a le musée des Beaux-Arts de Nantes, avec une programmation dont l’écho dépasse largement les frontières locales. Vous pourrez voir ce soir l’impressionnante exposition d’œuvres de la dernière période de Picasso. Guy Tosato, le directeur du musée des Beaux-Arts, soucieux du dialogue entre les collections historiques du musée et les artistes d’aujourd’hui, mène des projets vers l’art contemporain d’envergure européenne. Il y a aussi L’E.R.B.A.N., notre performante école des Beaux-Arts, qui a formé un grand nombre d’artistes français et étrangers, notamment grâce à son programme de post-diplôme. On retrouve aujourd’hui des artistes issus de Nantes ou passés par Nantes dans la plupart des grands rendez-vous internationaux. Il y a le Lieu Unique (je l’évoquais avec Anvers – aller/retour), dont la réputation n’est plus à faire et dont la richesse de proposition a fait un phare de la vie culturelle nantaise, ainsi qu’un réseau particulièrement dynamique de collectionneurs, notamment autour de la société des amis du musée des Beaux-Arts, ou encore l’Artothèque inaugurée il y a quelques jours. A côté des institutions, je veux aussi souligner l’importance d’un réseau très important d’artistes ou de collectifs d’artistes que nous aidons de manière régulière. Les collectifs d’artistes, il est vrai, ne sont pas des structures fixes, ce qui ne contribue pas à faciliter pour une municipalité la mise en place du bon équilibre dans la relation que l’on doit inventer. Mais enfin, ils existent, ils sont dynamiques et ils participent à la scène artistique associative et indépendante, qui comporte à Nantes plusieurs lieux d’exposition qui ont pour certains, une visibilité nationale. Je pense aux galeries Ipso Facto ou Zoo Galerie, à l’association Apo 33 dédiée à la musique contemporaine, aux revues 02 ou Entre deux, et à de nombreuses autres initiatives. Cet effort considérable dans le domaine de l’art contemporain, effectué sans a priori, en respectant la diversité des courants et des sensibilités, s’inscrit désormais dans la durée. Une telle dynamique artistique mérite d’être constamment soutenue par la volonté politique. Nous allons intensifier nos efforts en mettant en place dès le début 2002 un nouveau programme municipal en faveur des arts plastiques, qui proposera l’aménagement d’un nouveau lieu d’exposition, un appui encore plus direct à un certain nombre d’artistes émergeants qui vivent et travaillent à Nantes, des projets d’expositions et d’échanges avec l’étranger, des commandes publiques dans le cadre de projets d’aménagement urbain. Je pense notamment à l’aménagement des nouvelles lignes de tramways.

Vous avez placé à juste titre, Madame la Présidente, le 3ème CIPAC sous le signe de l’artiste et de son rôle dans la construction de la cité d’aujourd’hui. Ces dernières années, les artistes, issus des différentes institutions de notre ville, ont largement contribué à la réputation de Nantes. J’ai plaisir à citer Fabrice Hybert, Pierrick Sorin, Philippe Cognée, Eric Fonteneau, mais aussi ceux qui sont dans la génération intermédiaire : Christelle Familiari, Jean-François Moriceau, Petra Mrzyk et Mircea Cantor, etc. Aujourd’hui, ils sont à l’honneur dans l’exposition Traversées, au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris. Cette exposition d’envergure internationale propose un important bilan de la jeune scène française. Notre école des Beaux-Arts y compte 8 artistes parmi 50 participants.
Ne voyez pas dans ce propos d’accueil une marque d’autosatisfaction. Ce que je voulais vous dire en vous donnant ces informations sur Nantes, c’est que nous sommes bien conscients que nous sommes à un tournant. Nous devons, en nous appuyant sur ce qui existe, essayer de rapprocher les institutions, les artistes, les professionnels. Ce qui caractérise le CIPAC, c’est le dialogue. Il est demandé, attendu. Il s’adresse aux pouvoirs publics. Mais il n’est pas seulement un dialogue entre les artistes, les professionnels et les pouvoirs publics. Il doit aussi prendre forme entre vous qui ne vous connaissez pas toujours.

En tant que municipalité de Nantes, au-delà du propos protocolaire du maire qui vous accueille, nous attendons beaucoup de la réflexion sur vos travaux car ce sont aussi nos questions.
Même s’il y a les spécialités en art, les arts plastiques sont déjà presque une synthèse de l’expression artistique. Il y a la recherche de quelque chose qui nous bouscule, qui doit nous déplacer et nous contraindre au dialogue et surtout au travail en commun en décloisonnant, en particulier les institutions les plus lourdes. J’ai conscience que cet échange est plus facile à mettre en place au niveau d’une ville qu’au niveau de l’Etat, mais l’Etat doit bouger aussi. C’est s’attaquer à de très lourdes institutions, souvent copieusement soutenues financièrement ce qui n’est pas le cas des institutions locales. Je suis convaincu que le renouveau culturel français, qui est très fort, dynamique, riche, ne peut s’épanouir durablement que s’il y a un mouvement qui s’opère pour décloisonner les institutions. Dans cette perspective, les municipalités, les villes, ont un rôle particulier à jouer. C’est ce que nous essayons de faire à Nantes. C’est dans cet esprit que je vous souhaite encore une fois la bienvenue. Je déclare ouvert le troisième Congrès Interprofessionnel de l’Art Contemporain à Nantes.
 
Didier Pillon, représentant de François Fillon, président du Conseil Régional des Pays de la Loire,
C’est avec un grand plaisir que je représente aujourd’hui la région des Pays de la Loire dans cet événement important que constitue ce 3ème congrès. Etant moi-même administrateur du FRAC des Pays de la Loire, qui est pour nous une grande fierté, je suis heureux de participer à vos travaux. Je crois que l’art contemporain est un domaine qui nous concerne tous : vous les artistes, les professionnels ; nous les élus et je dirais, l’ensemble des citoyens. Aujourd’hui nous nous retrouvons en cette ville de Nantes qui a en effet une politique culturelle dynamique.
L’art contemporain nous apparaît multiple et en permanente évolution. Il ne cesse de bousculer l’ordre des choses et le spectacle du monde. Je rejoins Jean-Marc Ayrault lorsqu’il souligne le rôle fondamental des artistes dans la démocratie. Je crois qu’il n’y a pas de démocratie s’il n’y a pas d’artistes et de culture totalement libres. Je crois qu’il faut accepter les confrontations et j’ajouterai les surprises, les contradictions et les polémiques, qui permettent de faire avancer l’art et le tissu social, et de manière beaucoup plus générale, la démocratie.

L’art contemporain connaît aujourd’hui d’autres médias : je pense aux nouvelles techniques de communication, au cinéma, à la photographie, au design, qui sont des domaines dans lesquels la région a voulu aussi s’impliquer. Depuis une cinquantaine d’années, les formes de pratique et d’expression artistiques se sont considérablement modifiées. Il me semble important qu’il y ait aujourd’hui, à Nantes, cette rencontre entre les artistes, les ingénieurs des nouvelles technologies de l’information et ceux qui font émerger de nouveaux talents et de nouveaux courants artistiques. Si ces nouvelles formes de créations transforment le paysage de l’art contemporain, on peut dire qu’elles ont une influence réelle sur la nature et la pratique des professions qui lui sont liées. De nouveaux métiers apparaissent et je crois que c’est important et réconfortant qu’on puisse en parler ici parce que la médiation artistique me paraît fondamentale. Elle est forte à Nantes et dans les Pays de la Loire, et elle doit à mon avis se développer pour éviter non seulement une fracture sociale, mais aussi une fracture culturelle. Il nous appartient, en tant qu’institution politique, de suivre ces évolutions artistiques et d’améliorer les conditions mêmes de la création artistique. C’est dans cette dynamique que la région des Pays de la Loire s’est engagée en construisant un FRAC, qui nous permet de mener un certain nombre d’actions, une politique de soutien, de valorisation de la création contemporaine, tout en favorisant – ce qui me paraît fondamental – l’émergence de nouveaux talents - et ils sont nombreux dans notre région. En créant ce premier fond d’œuvres numériques pour un FRAC sur le plan national, la région des Pays de la Loire a fait des nouvelles technologies un axe stratégique du développement de son action. En effet, par-delà l’ouverture de nouveaux champs esthétiques, la maîtrise même de ces techniques par les artistes est sans doute en mesure de renouveler le questionnement sur l’art, mais aussi surtout d’interroger sur un mode artistique ces outils même qui influent sur notre environnement, notre société, nos pratiques et notre devenir. C’est aussi pourquoi la région des Pays de la Loire a souhaité soutenir la formation de jeunes artistes à ces nouveaux outils et nouvelles techniques par la mise en place d’un programme d’équipement matériel multimédia pour les trois écoles régionales des Beaux-Arts, dont l’école régionale des Beaux-Arts de Nantes fait partie.

L’action régionale est diverse et il serait trop long de vous l’exposer ici. Vous avez une brochure qui vous présente l’action que mène le FRAC, évidemment soutenu par l’Etat et la région des Pays de la Loire. Pour conclure ce propos, je voudrais simplement dire qu’en 1980, la conférence générale de l’UNESCO adoptait la recommandation relative à la condition de l’artiste, qui donnait une définition globale de l’artiste lui-même, ainsi que des conditions dans lesquelles il peut exercer en tant que créateur. Je pense que cette troisième édition du CIPAC sera l’occasion de faire un bilan de ces dernières années, d’échanger, de confronter des expériences, de débattre sur les questions qui se posent aux artistes et aux professionnels de l’art contemporain afin de les accompagner au mieux dans leur recherche et leur démarche de création. C’est là aussi le rôle des institutions de nourrir ce souci permanent, de permettre aux artistes de se faire connaître et aussi de sensibiliser un plus large public par des enseignements artistiques qui peuvent être précoces : dans les écoles maternelles, primaires, puis dans les collèges et les lycées ou enfin dans des ateliers de sculpture, de dessin. Cela participe à l’enrichissement culturel de notre société et nous permet d’avoir un rôle important dans le domaine des droits de l’homme et de la démocratie. Faisons en sorte que ce congrès nous interpelle, nous, élus. Faisons en sorte que nous continuions tous à travailler ensemble parce que je crois qu’aujourd’hui, la région des Pays de la Loire, qui est une région jeune, a beaucoup d’avenir, en s’appuyant sur un réseau de villes dynamiques qui veulent développer des pratiques artistiques, des mélanges. Aujourd’hui, on est dans le métissage, et je crois que c’est encore un facteur de grand développement. Je souhaite à mon tour que ce congrès soit une réussite. Je crois que les conclusions seront attendues par tout le monde. Bon travail et merci.
 
Edouard Landrain, vice-président du conseil général de Loire Atlantique
Au nom du Conseil Général de Loire-Atlantique, je dois vous assurer de ma joie de voir s’ouvrir à la Cité des Congrès de Nantes ce troisième CIPAC. Aborder cette année le congrès sous le titre “ L’art, des artistes et des professions – changer les conditions de l’art en France à ?… vaste programme !
Il accueille l’ensemble des acteurs de l’art contemporain en vue d’une mise en commun et d’un échange autour de la production des artistes vivants. Il vise également la formalisation de la réflexion, qui fera l’objet des différents débats proposés et qui se prolongera au-delà de ces deux journées de rencontre.
Le mécénat des politiques a, pour ainsi dire, toujours existé, dès lors que l’on a pu parler de cité et de civilisation. Il se poursuit de nos jours par le biais de subventions et d’aides. Le politique est le soutien le plus direct et le plus naturel de l’art, en ce sens qu’ils ont besoin l’un de l’autre et qu’ils servent tous deux la notion de progrès, le rayonnement, le développement des civilisations. C’est la raison pour laquelle le Conseil Général de Loire-Atlantique poursuit une politique de soutien dans les domaines artistiques et culturels, en vue d’en assurer la promotion et la diffusion, et de favoriser la médiation des œuvres auprès du public.

 Nous avons accueilli le FRAC au domaine de La Garenne-Lemot, propriété départementale et nous avons participé financièrement à son installation dans ses nouveaux locaux. Au passage, j’aimerais souligner que la région Loire-Atlantique est la seule où il existe une Maison de la Culture départementale. Chaque jour, dans les villages de notre département, nous portons la connaissance de la culture et de l’art à travers des services de décentralisation et d’animation.
Le département a considéré les nouvelles perspectives et la vaste remise en question qui se sont emparées du milieu de l’art contemporain, et plus précisément la conception de l’œuvre et la place de l’artiste vivant, l’ensemble devant être redéfini par la détermination de statuts professionnels qui soient en adéquation avec les réalités impliquées. Cette réflexion, votre réflexion, sera l’objet des conférences et débats qui débuteront aujourd’hui. Nous souhaitons que ces deux journées de rencontre soient fructueuses pour l’ensemble des acteurs de l’art. Dans un esprit d’adhésion au congrès, l’ensemble de la scène artistique et culturelle nantaise et de Loire-Atlantique s’associera à cette nouvelle édition dans le cadre d’une nuit de l’art contemporain. Merci.
 
Guy Amsellem, délégué aux Arts Plastiques
C’est bien volontiers que j’ai répondu à l’invitation que m’ont adressée les organisateurs de ce troisième congrès interprofessionnel de l’art contemporain, à dire quelques mots d’introduction, après les allocutions des élus qui nous accueillent aujourd’hui à Nantes - ville dont on connaît l’engagement dans la création vivante, comme en témoignent la richesse, la qualité, la diversité des équipements qui lui sont ici dédiés. La délégation aux arts plastiques est, vous le savez, très attentive aux débats qui traversent l’ensemble de votre profession et se devait d’être à vos côtés pour y participer, les alimenter, s’en nourrir aussi.
J’ajoute qu’à titre purement personnel, cet intérêt se double d’une réelle émotion car j’assistais, voici trois ans, à votre dernière rencontre à Tours, quelques jours à peine après ma nomination aux fonctions que j’occupe encore aujourd’hui. Ainsi les CIPAC successifs me fournissent autant d’occasions de mesurer le chemin déjà effectué, mais aussi celui qui reste à parcourir.
Il est utile, dans ce type de rencontres, de rappeler la nécessaire vigilance qui doit en permanence caractériser notre action, tant les menaces qui pèsent sur la création vivante sont - hélas - fréquentes : censure sur des expositions, œuvres dégradées voire détruites… Malheureusement, la catastrophe qui a frappé la semaine dernière le FRAC de Corse nous fournit, en la matière, une actualité dont nous nous serions volontiers passés. Quelles que soient les leçons positives qui, je l’espère, seront tirées de ce drame pour envisager une réinstallation du FRAC dans des conditions plus adaptées à ses missions, quelle que soit la générosité des artistes - je sais qu’elle sera grande - pour participer à la reconstitution du fonds, nous savons déjà que certaines pertes seront irrémédiables, dont les noms résonnent douloureusement, de Pistoletto à Penone, d’Annette Messager à Jeff Wall et bien d’autres.

Avant cette tragédie, l’automne avait déjà été placé sous le signe de l’inquiétude, qu’il s’agisse de la loi-musée ou de la visibilité de l’art français à l’étranger, sujet sur lequel vous reviendrez – j’en suis sûr – au cours de ces deux journées. Le premier point concerne le désormais fameux article 8 du projet de la loi sur les musées, dont un amendement parlementaire visait à assouplir le régime d’inaliénabilité des collections nationales pour les seules œuvres contemporaines. Votre mobilisation collective – je tiens à le souligner - sur cette question et la parole ferme que vous avez, ensemble, fait entendre nous aura évité - je l’espère - ce qui aurait été, selon la formule d’Hugues Gall, “ une mauvaise réponse à un problème qui ne se posait pas à ?, tant il apparaît que la situation des réserves ne justifiait en aucun cas l’instauration d’un régime d’exception pour l’art contemporain.

L’autre sujet ayant alimenté, ces dernières semaines, les colonnes de la presse écrite porte sur le rapport commandé par les services du Quai d’Orsay au sociologue Alain Quemin. Nous avons tous vu avec quelle délectation plusieurs commentateurs, plus avides de formules que de pensée, ont lestement développé la thématique du déclin national, des faiblesses de l’art français, et celle du trop d’Etat qui expliquerait l’un et les autres. Certes, on ne peut nier que notre pays ne dispose plus d’un statut d’hyper puissance qui lui aurait permis d’exercer aussi dans le domaine culturel, la position dominante qu’il aurait sur le terrain politique et économique. L’histoire de la fin de notre domination artistique après la dernière guerre a été écrite, en son temps, par Serge Guilbaut. Ce livre montrait magistralement comment l’offensive de l’expressionnisme abstrait américain, dans les années cinquante, était le fruit d’une stratégie pensée, méthodique, coordonnée, réunissant galeristes, directeurs de musée, critiques d’art. Il rappelait également comment les dirigeants américains, à l’époque, ignoraient superbement leurs artistes, le Président Truman comparant même, dans son journal intime, la perfection de Holbein à “la paresse de ces timbrés de modernesà ?. Il parlait de Rothko, Pollock, Newman, Rauschenberg…
Pour revenir à notre scène artistique actuelle, elle m’apparaît d’une grande vitalité à l’extérieur de nos frontières. Je me trouvais à la foire de Cologne il y a deux semaines. Je n’y ai pas rencontré le rapport Quemin ; j’y ai vu en revanche, Bustamante, Frize, Lavier, Morellet, Tosani, et bien d’autres, dans les stands des galeries allemandes. Cette vitalité de notre scène artistique me semble constituer l’une des caractéristiques de la situation actuelle.

Les acquis des politiques publiques développées depuis 20 ans en sont une autre. Je laisserai le soin à Catherine Tasca de le rappeler : les résultats obtenus en matière de collections publiques, le maillage du territoire, le dynamisme des projets en région et à Paris, la modernisation de notre système d’enseignement supérieur, le développement de l’éducation artistique à l’école sont autant d’atouts. Il reste - et vous en parlerez certainement durant ces deux jours - à faire évoluer les esprits en matière de fiscalité des œuvres d’art, en montrant que les collectionneurs sont, à côté des pouvoirs publics, des acteurs essentiels et indispensables du soutien à la création vivante.
Votre congrès a choisi de placer l’artiste au cœur de ses réflexions. On ne peut que s’en féliciter, car nous sommes aujourd’hui au terme d’une série d’évolutions qui ont transformé la situation de l’artiste. La multi-activité, qui fut d’abord historiquement le fondement de l’indépendance financière de l’artiste, est devenue aujourd’hui, le plus souvent, une nécessité économique, créant du même coup un émiettement de réalités, dont la difficulté à définir un statut professionnel constitue la principale manifestation. Il y a aujourd’hui une multiplicité de définitions légales de l’artiste : celle du code de la propriété intellectuelle, celle du code général des impôts, celle du code de la sécurité sociale. L’économie de l’œuvre - et donc de l’artiste - s’est, elle aussi, modifiée, devenant de plus en plus, une “économie de productionà ?, ce qui oblige tant l’institution que le marché à adapter leurs protocoles d’intervention.
On perçoit également - la présence dans votre congrès de nombreuses associations en est la preuve - un mouvement d’organisation collective qui structure aujourd’hui les jeunes artistes. Ces réseaux, ces collectifs offrent à leurs membres des moyens de production, mais entendent aussi prendre en charge le problème de la diffusion. Dans ces conditions, le droit d’auteur se trouve questionné tant par les pratiques artistiques que par la technologie et la réalité des réseaux.

L’intégration européenne enfin, tout en encadrant le marché de l’art, met aussi en évidence d’importantes distorsions fiscales entre pays. Ainsi en est-il, par exemple, du droit de suite qu’harmonise une récente directive européenne de septembre 2001. Sa transposition dans notre droit interne, d’ici 2006, devra s’efforcer de ne pas faire peser sur les seuls diffuseurs le financement du revenu supplémentaire ainsi assuré aux artistes.
On le voit bien, pour aborder toutes ces questions, il serait nécessaire de disposer des éléments d’une analyse globale de la situation de l’artiste, intégrant les dimensions économique, sociale, juridique et fiscale. Or, la dispersion du secteur professionnel est ici un réel handicap. Les conséquences en sont, hélas, nombreuses et négatives : impossibilité d’accéder à la formation, précarité économique, difficulté de bénéficier d’une couverture sociale.
Dans ce dernier domaine, le décret du 1er juillet dernier améliore incontestablement les choses puisque, non seulement le seuil d’affiliation à la Maison des artistes est ramené de 1200 fois à 900 fois le SMIC horaire, mais surtout, le montant des revenus ne constitue plus le seul critère d’affiliation. Ainsi, la reconnaissance, dans un texte officiel, de critères professionnels constitue un pas important dans la direction de ce “statut de l’artisteà ? qu’il nous faut construire ensemble.

Votre congrès peut aussi favoriser l’émergence d’une expression commune qui fait d’autant plus défaut aujourd’hui que la nécessité en est forte.
Il ne s’agit pas de nier les conflits qui peuvent parfois vous opposer, ni d’afficher un consensus de façade mais d’acquérir une crédibilité en tant que force collective d’analyse et de propositions. La prise en compte des arts plastiques en tant que secteur économique et professionnel constitue, d’ailleurs, l’un des aspects de la réforme mise en œuvre à la Délégation aux Arts Plastiques. Son organisation, jusqu’alors construite autour des seules procédures d’aides, est maintenant articulée autour des destinataires de l’action publique, en particulier les artistes et les professionnels.
Le nouveau département des artistes et des professions ainsi constitué au sein de la Délégation aux Arts Plastiques a permis de développer la concertation avec vos associations professionnelles, notamment celles qui regroupent des artistes. Ces échanges ont débouché sur certaines initiatives concrètes comme les journées d’information en région à destination des plasticiens. Des journées de ce type ont déjà eu lieu dans dix régions. Cinq autres seront proposées au premier trimestre 2002 en Aquitaine, Lorraine, Basse-Normandie, Nord-Pas-de-Calais et à la Réunion. Il est en outre prévu, à l’issue de ces rencontres, d’organiser la mise en réseau de toutes les associations qui travaillent en régions. La création du Centre de ressources de la Délégation aux Arts Plastiques, désormais accessible sur Internet, constitue un autre exemple de cette collaboration active avec vos associations.
Mais il importe également de définir les modalités selon lesquelles pourraient se structurer vos professions.

S’agit-il de privilégier une logique de métiers ou de corporations ? Faut-il opter pour la voie syndicale ou bien conserver une organisation associative ? Comment favoriser la reconnaissance des arts plastiques en tant que branche professionnelle ? Autant d’enjeux face auxquels vos débats permettront de se situer.
Sur l’ensemble de ces questions liées à l’organisation des professions, je souhaite que votre congrès soit un point de départ et pas une simple manifestation temporaire. Cette sorte de CIPAC “in progressà ? pourrait ainsi déboucher - je sais que c’est votre objectif - sur un véritable observatoire permanent de l’art contemporain. Sachez que la Délégation aux arts plastiques vous aidera dans cette entreprise qu’elle considère, elle aussi, comme une nécessité. Le fait que des fédérations, regroupant des associations d’artistes ou de professionnels, se mettent en place est assurément un signe encourageant.

Rien de ce que nous mettons en œuvre n’aurait de sens, en effet, sans une attention toute particulière à l’artiste et au message qu’il est chargé de nous transmettre, et qui nous est, plus que jamais nécessaire. Je souhaite que votre congrès contribue à lui donner les moyens de le faire entendre.

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