Quelle économie pour l’art ? - Débat public

Michel Bouslère, sculpteur au syndicat national des artistes plasticiens – CGT
Je suis heureux d’avoir enfin entendu quelque chose qui correspond aux préoccupations des artistes plasticiens, parce qu’enfin on a parlé un peu d’économie. L’essentiel pour les artistes que l’on prend souvent pour des mendiants, pour des assistés, pour des incapables, pour des illuminés, n’est pas que l’on s’occupe de leur création. Un artiste doit être dans son atelier totalement libre et indépendant. Dès qu’il sort de son atelier, il entre dans un système économique qui n’est absolument pas adapté à notre production et cela parce que nous sommes dans un marché restreint, dans un marché à caractère boursier, financier et spéculatif. L’intervention du représentant de la Fondation de France est intéressante parce qu’il a fait une bonne analyse, même si je ne suis pas tout à fait d’accord avec ses conclusions. J’ai entendu également l’intervention du représentant d’amateurs de musées qui nous dit avoir à peu près 100 000 adhérents.

Je suis ravi de savoir qu’il y a 100 000 adhérents, qui sont des amateurs d’art et des militants pour l’art mais j’aimerais savoir combien d’entre eux mettent la main au portefeuille pour acheter des œuvres auprès des artistes de proximité, et combien pourraient également mettre la main à la poche pour rémunérer les artistes qui exposent. Je rappelle que dans les musées, les présentations d’œuvres ne rapportent rien à l’artiste.
Par ailleurs, en ce qui concerne l’économie d’une façon plus générale, je crois qu’il y a d’importants changements depuis le début du XXe siècle où les marchands amateurs, savants et militants allaient chercher les œuvres au fin fond des ateliers. Certes, ils n’étaient pas tous très honnêtes, ils ont laissé pas mal d’artistes crever avant de mettre leurs œuvres sur le marché, mais ils avaient tout de même une action qui s’est avérée positive. Aujourd’hui, qu’en est-il ?

On nous dit qu’il y a 400 galeries qui fonctionnent. Sur ces 400, il y en a une centaine qui remplit son rôle de promoteur de l’art, c’est-à -dire qui va faire de l’achat et de la revente, qui va acheter dans les ateliers et faire un travail – très compliqué d’ailleurs – de promotion, pour lui permettre de supporter ses propres frais financiers et revendre l’œuvre.

En revanche, le reste des galeries – et même celles qui font partie des 100 - fonctionnent sur un système purement spéculatif où la valeur de l’œuvre n’a rien d’autre qu’une fonction lambda, exprimée en dollars. Ce système est en train de se bousculer totalement par l’arrivée sur le marché des grandes firmes internationales de ventes aux enchères. Je rappelle que nous, artistes plasticiens, sommes les seuls acteurs économiques de la culture dont les œuvres sont vendues aux enchères ! C’est un peu difficile pour un artiste de boucler son budget quand la vente dépend du coup de marteau habile ou malhabile du commissaire-priseur, à un prix qui va du simple, au double, au triple, au multiplié par 10 ou 100.

C’est une situation absurde et par ailleurs, cela ne concerne qu’une frange infime, disons 20% (en étant généreux) de la population des créateurs, de ceux qui existent dans le marché, de ceux qui existent dans leurs ateliers et qui aimeraient bien exister sur le marché.
J’ai ici un petit livre très intéressant d’Harry Bellet, dont la couverture a été illustrée par Ben et qui s’appelle Le marché de l’art s’écroule demain à 18 h30. En voici un extrait :
« Dans ce contexte où tous les rôles traditionnels sont bousculés, voire menacés par les exigences de la loi du marché, les artistes ont l’impression d’être transformés en top-modèles. Les marchands redoutent de se faire manger par plus gros poisson qu’eux. Les maisons de ventes aux enchères à l’appétit d’ogre, une poignée de collectionneurs fait et défait les réputations et, au milieu de tout cela, les amateurs ont bien du mal à savoir si on leur vend de l’art ou du cochon ».

C’est un peu la situation dans laquelle nous sommes en ce moment. Tout ce qu’on pourra dire autour de nous se résume à ce que les marchands « marchandent » entre eux. Il y a un marché fermé, un cercle restreint. On ajoute, au-dessus de l’artiste créateur, une flopée d’organisateurs, de médiateurs, etc… qui sont tous des intermédiaires payés, alors que nous ne sommes jamais rémunérés pour nos présentations au public. C’est tout de même un comble ! Il semblerait que cette population d’acteurs sangsues, ou d’acteurs morpions sur le dos des artistes, représente une population bien plus importante - peut-être le double, le triple, je n’ai pas encore fait le calcul – que celle des artistes créateurs. Je pense que c’est sur ce point-là qu’un congrès comme celui-ci pourrait se pencher, plutôt que sur le devenir de la fonction publique, sur le devenir de l’art marchand ou de la spéculation. Il faut se pencher sur la réelle mise en œuvre d’une politique d’aide à la commercialisation de proximité des œuvres et des artistes, passant par les associations, dont certains exemples nous ont été donnés par les intervenants qui ont organisé des squats ou des associations diverses. Il existe des possibilités pour mettre des œuvres sur le marché. Faisons-le !
 
Carole Louis, artiste
Mon mari et moi allons ouvrir une structure à Bordeaux d’ici un an, dans laquelle nous allons produire et essayer de défendre l’art auquel nous croyons. J’aimerais savoir si au niveau de l’Etat, il pourrait y avoir une même défense de l’art français, comme il y a eu pour le cinéma ou la chanson. Est-ce qu’il pourrait y avoir de manière équitable, des représentations des artistes français et européens dans nos institutions et nos musées ?
 
Un homme A
Pourquoi nous ? Pourquoi l’Etat ? Pourquoi l’Etat ? Pourquoi l’Etat ?
 
Carole Louis
Pas que vous ! Mais on a vu que cela marchait pour la chanson…
 
homme A
…Posez le problème de l’impôt sur le revenu !
 
Carole Louis
On voit que les Américains ont des moyens que nous n’avons pas, des moyens privés que nous n’avons pas.
 
homme A
Avec ces détails… chaque année on nous ressort l’ISF à chaque débat parlementaire. Posons les problèmes ! Le problème est un problème de marché. Il n’y a pas de marché, il n’y a pas de clients !
 
Carole Louis
Je suis d’accord, mais on peut multiplier les moyens plutôt que de les opposer.
 
homme A
C’est ce que je demande à notre camarade qui intervient régulièrement : il pose des questions ! Mais quelles sont ses SO-LU-TIONS ?
 
Carole Louis
Je suis d’accord pour toutes les solutions.
 
Un homme (peut-être Michel Bouslère)
Nous sommes très nombreux en région à avoir des démarches tout à fait modernes. Nous restons hors du circuit parce que personne ne vient nous voir. Nous n’avons aucun moyen de promouvoir nos actions. Quelle que soit la manière dont nous travaillons, nous sommes complètement coupés d’une critique qui n’existe pas dans la presse de province. La critique est un médiateur que l’on a complètement oublié aujourd’hui. La critique ne vient jamais en province. Elle ne peut pas foutre les pieds dans un train et on est beaucoup trop loin.
 
Lovato, sculpteur, plasticien, président de la Maison des arts plastiques Rhône-Alpes (MAPRA à Lyon)
La MAPRA, qui représente un peu plus de 800 plasticiens, existe depuis 18 ans et demi. Elle fait un travail très spécifique que je vais vous expliquer en deux minutes.
Je vais d’abord faire deux réflexions sur le congrès d’aujourd’hui. Je trouve très intéressant que les gens, les partenaires des arts plastiques se réunissent dans une même salle pour pouvoir débattre et exposer leur point de vue qui est à la fois simple et compliqué. C’est d’ailleurs peut-être parce qu’il est simple qu’il est compliqué. Mais ne faut pas que ça se termine sans résultats en étant seulement des grand-messes. Pour cela, je suis pour les réseaux, pour l’interconnexion entre les acteurs. Seulement, il faut faire attention de ne pas créer une unité de pensée, une unité de choix et donc, à la sortie, une stérilisation de la création. Il faut se méfier de cela.

J’ai entendu des personnes ce matin dire : « je suis critique, mais je ne suis pas un professionnel ». Personne n’était professionnel. J’ai eu l’impression d’entendre des schizophrènes qui à la fois étaient dans leur métier, dans leur activité mais qui ne veulent pas qu’on les appelle des professionnels. Mais il n’y a rien de péjoratif dans le fait d’être professionnel. C’est simplement de la rigueur, de l’exigence, de l’implication et je crois que l’on doit revendiquer ces choses là . Et s’ils ne sont pas professionnels, que font-ils dans un congrès professionnel ? Ils ont été invités en tant que personnes ayant de l’expérience dans ce domaine. Et puis ce n’est pas à eux de dire s’ils le sont ou pas, c’est leur profession et l’ensemble des partenaires de ce monde-là qui reconnaît telle personne comme étant ou n’étant pas professionnelle. Ce n’est pas nous qui nous autoproclamons professionnel ou non. Ce que je dis est aussi valable pour les artistes. Cela ne sert à rien de dire que l’on est ou qu’on n’est pas professionnel. Cela ne sert à rien de changer les mots. Par contre, nos attitudes peuvent changer si nos paroles sont suivies d’actes et de responsabilités.

Concernant la MAPRA, je voudrais vous faire part d’un petit témoignage. Cela fait 40 ans que je fais de la sculpture. J’ai donc vu toute l’évolution dans ce milieu. Les choses ont changé, c’est un fait. Il n’y a pas 36 solutions : ou nous avançons ou nous reculons. Nous ne pouvons pas rester sur place. C’est simplement une prise de conscience de la réalité des choses. Je fais partie des gens qui ont philosophé jusqu’au bout de la nuit, pendant des mois et des années, pensant qu’en discutant sans arrêt, on pouvait faire changer les choses. Au bout d’un temps, on s’est fatigué et l’on s’est dit qu’on allait créer un outil. On a créé cet outil en région Rhône-Alpes, qui fait de l’information auprès des artistes par rapport à leur relation avec l’administration, par rapport à leurs questions sur les régimes fiscaux, par rapport au problème du social, du douanier, du juridique. C’est très concret : c’est de l’information aux artistes. L’information aux artistes dans une région de huit départements où il y a trois grands centres comme Grenoble, Saint-Étienne, Lyon et d’autres grandes villes, est importante car il y a beaucoup d’artistes plasticiens et de créateurs, en ville et en milieu rural. On a donc créé cette centrale d’information pour qu’elle soit au service de tous, ce qui nous a conduit à créer des outils à distance.

On a donc créé un mensuel qui aujourd’hui a 44 pages et le nombre de page augmentera bientôt. Ce mensuel amène du service, de l’information. Il offre un espace de liberté, un espace où les gens peuvent s’exprimer. La Maison des arts plastiques Rhône-Alpes ne s’appelle pas la Maison des artistes Rhône-Alpes parce qu’elle prend en compte la totalité des acteurs du monde des arts plastiques. On a pris conscience depuis longtemps qu’il n’y a pas les artistes et les autres, mais les artistes et tous les partenaires qui travaillent chacun là où il se trouve. C’est cela qu’on a essayé de faire et que l’on n’a pas trop mal réussi parce qu’on a du respect pour les gens qui sont en face de nous. Cela ne veut pas dire que l’on ne connaît pas de conflits mais qu’on est dans une logique de paix et de construction et pas dans une logique de guerre et d’affrontement.

 

La séance est levée.

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