Quelle politique pour les arts visuels ?

Présentation
Dans la perspective des élections présidentielles et législatives de 2002, les partis politiques français ont été invités à venir exposer la place accordée à la culture, et plus précisément aux arts visuels, dans leur programme politique.

Le débat, animé par Fabrice Bousteau (rédacteur en chef de Beaux-Arts Magazine)et Emmanuel Latreille (ANDF, directeur du FRAC Bourgogne), réunit Christophe Girard (Les Verts, adjoint au maire chargé de la culture à la Ville de Paris), Frédérique Dumas et Olivier Mousson (UDF), Henri Weber (Parti Socialiste) et Aurélien Rousseau (Parti Communiste).  
L’enregistrement commence en cours d’intervention :
 
Un homme
… Pour ce qui est de la fiscalité, je vous rappelle qu’est en débat, en ce moment même, la fameuse loi sur les musées, qui comporte des dispositions fiscales. La première d’entre elles est tout de même lourde et elle est pratiquement actée puisque l’Assemblée Nationale et le Sénat sont d’accord sur la formulation en SMP : les œuvres du trésor national sont fixées par une commission d’experts qui décident que telle ou telle pièce ne peut pas partir à l’étranger. Il faut la bloquer pendant 30 mois, pour pouvoir la racheter au profit des musées nationaux.
Cette loi prévoit que les entreprises qui acquièrent ces œuvres du trésor national pour les fournir à des musées, peuvent déduire 90 % du coût d’achat sur leur fiscalité, à hauteur de 50 % de l’impôt qu’ils versent. Autrement dit, c’est une mesure extrêmement généreuse et qui va inciter très fortement les entreprises qui payent des impôts à se lancer dans le mécénat en travaillant leur image et leur communication de cette manière.

Il y a d’autres mesures qui sont à l’étude et qui donnent lieu à discussion. Elles visent à étendre ces prérogatives à des entreprises pour elles-mêmes et à des particuliers.
Donc, l’idée est qu’il faut une économie culturelle mixte ; pas seulement une économie mixte en général, mais une économie mixte de la culture. Il faut un financement public fort, et en France il est plus fort que n’importe où en Europe, mais il faut aussi un financement privé et un financement par les fondations et les associations. Cette idée rencontre aujourd’hui un large consensus et commence déjà à avoir sa traduction dans la loi.
 
Frédérique Dumas
Je voudrais juste dire que sur le budget de la culture, on est vraiment dans la langue de bois et dans la démagogie. Que ce soit le PC, le PS ou les Verts, s’ils sont au pouvoir après les élections de 2002, je voudrais que ces mêmes personnes reviennent à la tribune et l’on verra si le budget de la culture a augmenté. Je pense qu’avant de proposer cela, il faut refonder la légitimité de la dépense culturelle parce que, confronté à Bercy ou à la représentation nationale, les arbitrages ne sont jamais faits, parce qu’il y a moins de légitimité, parce qu’il y a une forme d’opacité. Ces arbitrages ne concernent pas forcément les critères de choix des œuvres, mais il est vrai que l’on pourrait demander aux galeries qui ont des commandes que leur action soit accompagnée de contrats d’objectifs avec une médiation vers le public, les scolaires, etc…

Premièrement, on accompagne la décentralisation, deuxièmement, on systématise la contractualisation avec des objectifs à respecter de part et d’autres (la responsabilisation et la pérennité des engagements). Après cela, on pourra éventuellement imaginer d’augmenter le budget de la culture. Avant ce travail, ce discours est de la démagogie.
 
Christophe Girard
Je pense que l’on peut débattre sans se traiter de démagogue. Ce n’est pas une nécessité ; on n’est pas encore en campagne. On peut avoir des opinions, des convictions, et ne pas obtenir ce que l’on souhaite. Je ne vous dis pas que si l’on gagne les élections présidentielles et législatives, que les Verts, modestement dans la gauche plurielle, pourront obtenir le 2 %.
Pour ce qui est des contrats d’objectifs. Je suis élu à la Ville de Paris depuis le 28 mars. J’ai constaté que pendant une vingtaine d’années, la plupart des établissements publics auxquels nous donnons de l’argent, ou que nous aidons, n’avaient pas de contrats d’objectifs. Donc, le premier travail que j’ai fait en arrivant est d’établir avec les fonctionnaires de la direction des Affaires Culturelles, toute une série de contrats d’objectifs. Il ne sera plus question dorénavant de délivrer une subvention dans un cadre où il y a 30 délibérations d’un coup. Elles seront votées une par une, étudiées une par une, et seront suivies par un contrat d’objectifs qui accompagnera l’argent donné. C’est le nouveau travail auquel nous sommes attachés.
 
Olivier Mousson
Juste une remarque. Je suis également élu de Paris. Premièrement, en ce qui concerne les nominations pour un établissement de la Mairie de Paris dans le domaine culturel, elles ne seront plus le seul fait de l’adjoint à la culture, mais de commissions d’experts. Deuxièmement, il y aura des contrats d’objectifs pour chaque subvention dans des commissions totalement transparentes. Mais y aura-t-il également des élus de l’opposition ?
 
Christophe Girard
Vous êtes élu de Paris. Mais je ne crois pas que vous soyez au Conseil de Paris sinon vous sauriez que les nouvelles commissions sont dorénavant composées de membres de l’opposition et de la majorité. Nous siégions tous les mois et l’opposition a une place qu’elle n’avait pas précédemment. C’est comme cela que c’est organisé pour la Culture.
 
Aurélien Rousseau
Il ne faut pas traiter de démagogues ceux qui proposent d’aller plus loin. D’abord, le 1 % a été vu comme une proposition démagogique. Aujourd’hui, on l’a obtenu. Ensuite, pendant quelques années, le 1% a “pris un coup dans la tête. Il a fallu du temps et de la volonté politique. Là , il y a une vraie différence entre une politique menée par l’actuelle opposition et une politique menée par la majorité plurielle. Si on est arrivé aujourd’hui très près du 1%, il faut savoir qu’en 1997, on était parti de plus bas.

Je voudrais revenir rapidement sur la loi sur les musées. Je voudrais revenir sur la question de l’inaliénabilité des œuvres. Je pense que l’amendement qui a été déposé était un scandale et je voudrais vous dire qu’au parti communiste, on a la chance d’avoir un patrimoine d’art contemporain qui est assez exceptionnel. Malgré toutes nos difficultés, nous n’avons jamais entrevu la possibilité de vendre quoi que ce soit. Je pense que l’Etat pourrait garder cette ligne de conduite là aussi.
 
Fabrice Bousteau
C’est la position de l’Etat, de Catherine Tasca, qui est opposée bien évidemment à cet amendement.
 
Aurélien Rousseau
Mais ceux qui ont déposé cet amendement ont eux prétention à diriger un jour le pays.
 
Fabrice Bousteau
Il nous reste peu de temps. Il serait intéressant que chacun d’entre vous nous donne les objectifs pour les années à venir ainsi que les quelques axes de réformes qui vous semblent importants dans le domaine de l’art contemporain. Henri Weber, je vous passe la parole.
 
Henri Weber
Je crains d’être un peu redondant avec ce qu’a présenté Catherine Tasca à la tribune. Un objectif est d’abord l’aide à la création par l’aide aux commandes, l’aide aux résidences, aux ateliers et aux autres lieux dits non institutionnels. Egalement, aide aux activités professionnelles annexes : on nous a dit tout à l’heure qu’à bien des égard, beaucoup d’artistes, notamment les jeunes, étaient pluri-actifs de manière soit choisie, soit subie. En tout cas, ceux qui sont des pluri-actifs choisis devraient pouvoir trouver dans l’animation, dans l’enseignement et dans le développement de l’enseignement artistique et culturel à l’école, une de ces fonctions d’appoint.

Les objectifs sont aussi tournés vers la sécurité sociale des artistes, l’aide à la diffusion. Catherine Tasca a parlé de l’aide aux Foires et aux Salons. Tout cela fait partie fondamentalement de la promotion des arts plastiques et de l’art contemporain car pour nous, au-delà de la valeur même intrinsèque des œuvres, la culture, l’art, jouent un rôle essentiel de création du lien social.
Les sociétés sont travaillées par la montée de l’individualisme, par la désagrégation du tissu social. Tous les jours il faut raccommoder le tissu social qui s’est défait. Les pratiques culturelles, les activités culturelles, l’environnement artistique offrent un lieu de création et de consolidation de ce lien social. C’est pourquoi il est au centre des préoccupations des partis de la gauche.
 
Emmanuel Latreille
Mais est-ce que l’artiste n’est pas aussi un chercheur ? Lors de l’inauguration de ce congrès, était revendiquée la possibilité de considérer l’artiste comme un chercheur. Est-ce qu’on ne pourrait pas penser l’artiste autrement que seulement comme un acteur du lien social ? Il peut l’être. Mais il peut également être quelqu’un qui entre dans la dimension de la recherche…
 
Henri Weber
Il est indiscutablement un chercheur. Mais il n’est pas un chercheur comparable à un chercheur scientifique, dans la mesure où il ne peut pas se faire évaluer avec des critères objectifs… Quant à créer un CNRS pour les artistes…
 
Emmanuel Latreille
Pas forcément un CNRS, mais seulement trouver des structures dans lesquelles l’artiste peut avoir des libertés sans avoir forcément à rendre compte…
 
Henri Weber
Je reconnais tout à fait aux artistes la qualité de chercheur. Cela dit, je ne vois pas en quoi cela se traduit sur le plan institutionnel. S’il y a des propositions, elles sont les bienvenues. Je crois que la meilleure manière de soutenir la création plastique, c’est ce que je viens d’évoquer : le soutien à la commande et le soutien à tous les outils de la production et de la diffusion. Maintenant, s’il y a des propositions institutionnelles, des créations d’institutions où les artistes – chercheurs se retrouvent en tant que tels, je suis prêt à les examiner.
 
Olivier Mousson
Sur le statut : j’étais très intéressé par la commission de ce matin. Je pense que l’idée de statut de chercheur - peut-être pas en tant que chercheur mais en tant qu’enseignant – chercheurs, c’est-à -dire pour ceux qui sont en même temps artistes et enseignants – est à regarder.
D’autre part, je pense que le statut de l’artiste des arts visuels, par rapport au statut des artistes des arts du spectacle vivant, connaît une différence en termes de précarité. Il y a peut-être des choses à regarder dans ce domaine-là également. Donc, je parle d’une réforme du statut.

Dans le domaine de la formation, Monsieur Lang et Madame Tasca ont fait pas mal de choses. Je dirais que nous attendons un peu plus de choses dans le domaine de l’histoire de l’art. Si nous voulons avoir des collectionneurs demain, il faut qu’ils aient une bonne culture en matière d’art contemporain. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas.
Il serait bien aussi d’informer ceux qui sont sortis du cadre scolaire. Je souhaiterais qu’il y ait peut-être plus d’émission d’art contemporain sur les chaînes publiques. Peut-être qu’à ce moment-là les journalistes et les hommes politiques pourront parler d’art contemporain.
Sur les musées, nous souhaitons réduire le prix d’entrée des musées. Il n’est pas normal que le prix soit le même pour l’art contemporain et pour l’art moderne ou l’art ancien…
 
Fabrice Bousteau
Vous pensez à la gratuité, comme le montre l’exemple anglais…
 
Olivier Mousson
Nous avons posé la question au directeur du plus grand centre d’art moderne et contemporain. Il nous a dit très clairement que pour lui, que ce soit payant ou gratuit, cela ne représente que “l’épaisseur du trait dans son budget. Je suis moi-même trésorier de la galerie du Jeu de Paume. Bien sûr que la billetterie compte, mais en ce qui concerne l’art strictement contemporain elle ne représente pas grand-chose dans notre budget. Il y a donc une véritable question : est-ce qu’il faut aller jusqu’à la gratuité ? C’est une question qu’il faut poser.
Sur la place des artistes français à l’étranger, sur la position de l’art français face au monde : je pense qu’il faut revoir certaines dispositions fiscales si l’on veut que la place de Paris ou d’autres villes de France soient des lieux où peuvent se développer des ventes aux enchères. Il faut donc revoir les dispositions fiscales et en particulier les taxes à l’importation d’œuvres d’art si l’on veut voir revenir un certain nombre d’œuvres d’art en France.

Sur la promotion des artistes français à l’étranger : Olivier Poivre d’Arvor, qui fait un travail remarquable, ne dispose, je crois, que de 10 millions. 10 millions par rapport à 60 millions pour le cinéma… Si on veut véritablement avoir des artistes reconnus comme étant de valeur internationale, il faut aussi que leurs prix soient alignés sur le marché international. Pour cela, il faut les faire connaître à l’étranger. Je pense qu’il faudrait doubler le budget, ce qui ferait passer de 10 millions à 20 millions. Il faut au minimum doubler le budget de promotion des artistes contemporains des arts plastiques et visuels à l’étranger.
 
Aurélien Rousseau
Je pense que les propositions que nous faisons ici se regrouperont en de nombreux endroits. Mais nous, nous accentuons la place de l’artiste dans la cité. Je parle de la place au sens propre. Je crois que l’Etat et les collectivités ont un grand rôle à jouer pour garantir un peu de pérennité aux nouveaux lieux qui se créent, en étant au moins les garants par convention, pour l’occupation de lieux. Même si cette occupation est précaire, qu’au moins elle ne soit pas illégale.

D’autre part, je pense que malgré tous les efforts qui ont été faits il reste un gros problème autour des écoles d’art, concernant le statut et la précarité de tous les enseignants. Au parti communiste, nous réfléchissons à l’élaboration d’un statut, sans en faire quelque chose de spécifique par rapport aux autres personnes qui travaillent. Nous élaborons dans le même temps un statut de l’actif dans lequel s’inscrit le statut de l’artiste.

Une dernière chose qui est peut-être moins percutante pour les arts plastiques : je crois qu’il ne faut pas oublier le statut de l’amateur, qui n’est pas actuellement sous la férule du Ministère de la Culture puisqu’il est encore sous celle de la Jeunesse et des Sports. Je crois qu’il y a vraiment quelque chose à travailler pour ceux qui sont dans “l’entre deux, dans le grand amateurisme, et qui désirent vivre de leur art.
 
Christophe Girard
Je suis un peu plus partisan lorsqu’il s’agit des arts plastiques puisque je suis collectionneur à titre privé depuis longtemps et par ailleurs j’étais président d’une fondation d’art contemporain franco-américaine privée. Alors il est vrai que j’aurais tendance à mettre les arts plastiques sur le haut de la liste et à souhaiter que l’on envoie des signaux concrets et extrêmement précis. Cela entraîne inévitablement l’augmentation du nombre d’ateliers en France. L’Allemagne est en train de réussir un exercice formidable par Land, donc par état. Berlin accueille aujourd’hui tous les artistes parce qu’il y a une politique de mise à disposition d’ateliers qui sont vraiment bon marché. Il faut en effet que la France se mette rapidement au travail pour qu’il y ait plus d’ateliers et plus de lieux pour que les artistes travaillent. C’est faisable. C’est dans le cadre de la décentralisation que ça se fera. Je crois que c’est à chaque municipalité de le faire.

Je pense que l’on a besoin d’un musée du design. Nous sommes en train de proposer sa mise en place. Mais la Ville, c’est la Ville. L’Etat, c’est une autre histoire…
Je pense qu’il faut aussi que l’on ait une agence artistique indépendante qui pourra gérer la commande publique.
Je souhaite que l’on organise aussi en France une journée de l’art contemporain, ce qui rejoint les remarques faites tout à l’heure par mon collègue de l’UDF sur la nécessité aussi de mieux informer, de mieux éduquer (je n’aime pas beaucoup ce mot), de mieux expliquer la place des artistes dans la ville et la place des artistes contemporains.
J’aimerais bien qu’on m’explique… par exemple, les squats. Quand je suis attaqué lors du Conseil de Paris sur le fait que j’ai refusé d’envoyer les forces de police pour déloger un squat dans un hôtel particulier de la ville de Paris, je pensais aux artistes importants qui, il y a quelques années à New York, vivaient dans des squats : si on avait su qu’ils deviendraient célèbres, on ne les aurait sans doutes pas chassés.

Je pense que c’est très difficile d’évaluer le talent des gens. Je pense que notre rôle est de prendre des risques. Je préfère qu’il y ait un collectif d’artistes duquel sortira même seulement un artiste. Cela vaut la peine de les défendre même si un seul grand artiste sort de ce lot. Je pense que la journée de l’art contemporain serait une très bonne chose. Elle permettrait de peut-être initier la population, les concitoyens, à oser entrer dans une galerie, à oser faire un achat. C’est aussi une façon de mettre en harmonie le rapport des artistes contemporains et jeunes avec la population. Dans l’esprit de tous aujourd’hui l’art contemporain est trop réservé à une élite, c’est trop un monde à part considéré comme élitiste. Je pense que c’est une erreur. Je pense que l’on peut contribuer à effacer ce gap.
 
Fabrice Bousteau
Ce n’est peut-être pas une élite. Mais on n’est simplement pas très nombreux. Est-ce que “l’élite voudrait poser quelques questions ? (rires)
 
Antoine Perrot, artiste et président de la fédération des réseaux et association d’artistes plasticiens, FRAAP
Ma question revient sur la loi sur les musées. Effectivement, a priori, la commission paritaire mixte a pris une décision qui semble écarter pour l’instant la vente des œuvres par les musées. Cependant, il y a encore une possibilité de déclassement et j’aimerais bien que vous expliquiez ce que cela veut dire exactement parce que cela passe à peu près inaperçu. On a l’impression que le danger est écarté mais qu’il ne l’est pas complètement. On aimerait bien en savoir un peu plus.
 
Henri Weber
Cette clause du déclassement n’est pas récente. Elle est très ancienne et n’a jamais été appliquée. En effet, d’après cette disposition, une œuvre peut être sortie des catalogues si en décide ainsi une commission de personnes qualifiées : experts, collectionneurs, public privé, etc… C’est une disposition qui n’a jamais été employée et qui a été rappelée par les parlementaires lorsque a été contré cet amendement déposé par Monsieur Herbillon. Lorsque cet amendement a été combattu et repoussé, il a été fait allusion à l’existence de cette clause de déclassement qui peut être utilisée à tout instant et qui ne l’est par personne. Donc du côté du gouvernement, des pouvoirs publics, comme du côté des conservateurs ou de l’ensemble des acteurs du système, il y a refus de cette mesure dont les conséquences ont été rappelées tout à l’heure par Catherine Tasca. C’est une épée de Damoclès sur l’art contemporain. Je crois que cette épée a été efficacement levée.
 
Antoine Perrot
Oui, si vous considérez que laisser cette notule sur le déclassement n’est pas une épée de Damoclès aussi dans le futur…
 
Une femme
J’occupe différentes positions parce que j’enseigne les arts plastiques en IUFM, donc je forme les futurs professeurs des écoles. Je m’occupe de la formation initiale et de la formation continue. Je suis peintre par ailleurs et j’anime un atelier d’art plastique dans un centre de détention. Il me semble qu’hier on a eu deux témoignages très intéressants par deux artistes qui étaient Claude Lévêque et Jacques Monory. Ils ont décrit cette position très singulière qu’occupe l’artiste et cette liberté de choix qu’il devrait avoir. Il me semble que le politique a souvent trop tendance à vouloir instrumentaliser l’artiste. J’ai fait le choix d’intervenir dans un centre de détention. C’est un choix personnel. J’ai fait le choix aussi d’être formateur. J’avoue que la question de la transmission et pour moi tout à fait nécessaire, mais je conçois très bien que l’on puisse vouloir avoir une position d’artiste et consacrer son temps uniquement à la création.

Je bouillonne un peu lorsque j’entends parler d’une journée pour une sensibilisation à l’art contemporain parce qu’étant formateur et aussi dans un travail de création, je sais bien que la relation au temps dans les deux cas est fondamentale. On est dans le domaine d’un travail souterrain, dans des choses qui ne sont pas toujours visibles, qui ne sont pas quantifiables. J’ai l’impression que l’on demande beaucoup aux artistes, de même que l’on demande beaucoup aux enseignants de régler des problèmes qui ne leur incombent pas, devant des faillites des systèmes politiques. Je fais juste ici le constat que les choses ne sont pas simples. Je crois que l’on ne peut pas demander tout aux artistes. Je crois que cette position singulière de l’artiste suppose plutôt que l’on donne des lieux de création. Après, libre à l’artiste de décider s’il veut transmettre ou pas. Je crois qu’il faut d’abord partir de la possibilité d’avoir un lieu pour créer. Tout artiste le sait bien. Le lieu peut être pour certains artistes quelque chose qui fluctue : ça peut être la rue et ce n’est pas forcément entre quatre murs. Il faut cette possibilité de donner un lieu. C’est ensuite à l’artiste de décider s’il veut transmettre ou pas…
 
Christophe Girard
Il n’est pas question de demander aux artistes de se conformer à un horaire ou d’être disponibles pour la population. Il s’agit simplement d’inciter les concitoyens à aller dans des galeries. Si des artistes veulent ouvrir leurs ateliers, je pense que cela sera une chose en plus. Mais il ne s’agit en aucun cas de contraindre les artistes à être ce jour-là à la disposition de la population. C’est à eux de décider, bien entendu.
 
Pierre Petit, artiste
J’aurais voulu savoir quel était l’engagement des politiques pour défendre l’exception culturelle française à l’ouverture de l’Europe, parce que beaucoup de pays européens sont totalement hostiles à ce fait-là …
 
Frédérique Dumas
Comme vous le savez, on est dans un des partis les plus européens. Avant de parler d’exception culturelle, on est convaincu qu’il faut donner des compétences à l’Europe en matière culturelle. Aujourd’hui, c’est plutôt un domaine qui est de subsidiarité où on laisse à chaque Etat le soin de déterminer sa politique et où il paraît essentiel que l’article 151 du traité soit modifié pour donner à l’Europe une compétence culturelle. Non pas pour décider de ce que doit être la culture mais pour se doter des outils juridiques qui permettent la régulation du secteur et qui permettent de donner un sens à la notion d’exception culturelle, que l’on appelle maintenant “diversité culturelle. A ce moment-là , on pourra dans les négociations internationales, transporter ce système qu’on aura mis en place au niveau européen. Pour l’instant, cela n’existe pas au niveau européen.
 
Henri Weber
Vous avez raison de dire qu’au début nous nous sommes heurtés à une certaine incompréhension de la part de pas mal de nos partenaires. Par exemple, les Allemands ont un traitement de la culture par Lander. C’est très différent. Mais je crois que notre conception d’un service public de la culture, d’un espace public de la culture, de la volonté de préserver l’activité culturelle des rapports marchands, a fait beaucoup de progrès. J’en veux pour preuve les mandats que reçoit celui qui négocie au nom des Quinze de l’union européenne, c’est-à -dire Pascal Lamy, dans les négociations internationales. Il reçoit comme mandat de soustraire absolument les questions de l’audiovisuel comme de la culture des négociations qui visent à imposer les simples lois du commerce et du libre-échange.

Je crois que si on veut aller au-delà , il faut avoir une attitude positive et s’efforcer, non pas d’exporter notre système, mais en tout cas d’essayer de l’acclimater. L’objectif du 1% culturel au niveau de l’union européenne est un objectif qui devrait être le nôtre, de la même manière que l’objectif d’extension de notre système de défense du cinéma fait que nous avons encore un cinéma français, alors que le cinéma italien, allemand ou anglais, ont connu une grande période de chute avant l’actuelle renaissance qui est encore modeste. Ce système de soutien au cinéma – le fond de soutien et le CNC – est un système que l’on pourrait élargir au niveau européen. C’est en élargissant nos systèmes de soutien à la création au niveau de l’union européenne que nous les consoliderons et que nous serons sûrs que nous ne nous laisserons pas isoler au niveau de l’Europe sur cette orientation.
 
Olivier Mousson
Pour rassurer la personne qui a posé la question, à l’UDF également et aussi dans l’opposition, nous défendons la diversité culturelle. J’étais moi-même au cabinet de Gérard Longuet lorsqu’il s’agissait de défendre les accords de Marrakech. Celui qui a reçu le mandat européen devait absolument négocier l’exception culturelle vis-à -vis des Etats-Unis. Donc, il y a un consensus dans la classe politique française pour défendre une certaine idée de la culture.
 
Valérie de Saint-Do, revue Cassandre
Je voudrais rappeler aussi qu’aux négociations de l’OMC, la culture est classée soit dans le récréatif, soit dans le touristique. Je souhaiterais connaître la position des élus là -dessus. Par ailleurs j’en profite pour faire une annonce : à l’instigation de Cassandre et d’un certain nombre de personnes qui sont là , un groupe de réflexion “ art et politique se crée. Il s’appelle “Réflexe. Y participent notamment Antoine Perrot, Eric Corne, Julien Blaine, Patrick Bouchard (architecte du Lieu Unique à Nantes). Sa première réunion publique aura lieu le 14 décembre à la Maroquinerie à Paris.
 
Olivier Poivre d’Arvor
J’interviens à titre personnel et pas en tant que directeur de l’AFAA. Je trouve formidable la belle unité et le travail qui est fait en France, particulièrement sur les questions de la diversité culturelle et sur le débat qui est mené depuis quelques années sur ces questions-là . Mais je crois qu’il y a un vrai désenchantement qui fait qu’aujourd’hui, le milieu culturel - les artistes, les opérateurs culturels et l’ensemble des acteurs culturels - est extrêmement désabusé par la conduite des politiques et des partis politiques, par le manque d’implication personnelle des hommes et des femmes politiques. Très honnêtement, nous ne voyons les leaders politiques qu’à l’Opéra. La gauche et la droite se partagent assez bien les premiers rangs pour les inaugurations à l’Opéra Bastille ou à l’Opéra Garnier. J’exclus de ce constat le ou la ministre en charge qui fait son travail et qui le fait bien. Les anciens ministres, excepté Jacques Toubon pour l’art contemporain, ne sont jamais présents nulle part. François Léotard, Philippe Douste-Blazy ne sont jamais présents dans les théâtres, galeries, centres d’art ou salles de spectacle, sauf dans les villes où ils sont élus. Il n’y a d’implication personnelle d’aucun des leaders que vous représentez ici. Il n’y a aucun chef de parti que nous voyons dans les lieux où les choses se passent. Vous avez des programmes.

C’est vrai. Moi, j’ai rendu ma carte du PS il y a dix ans. Je ne sais pas si j’ai envie d’en reprendre une et où, parce qu’il n’y a pas d’implication personnelle, ce n’est pas vécu comme quelque chose d’important, de fort, alors qu’il y a véritablement un désir en France. Il y a une relation entre la culture et le politique en France qui est tellement incestueuse que nous sommes très déçus de ne pas voir vos leaders politiques plus présents là où cela se passe. Vous êtes là dans les débats, mais vous n’êtes pas là le soir, quand les spectacles se font. Ni François Bayrou, ni Noël Mamère, ni François Hollande, ni Madame Alliot-Marie, ni Robert Hue ne sont présents dans les endroits où cela se passe.

Frédérique Dumas

On ne va pas faire de la langue de bois. Je ne vais pas vous dire que François Bayrou connaît par cœur l’art contemporain, c’est évident. Je pense que vous devez tous reconnaître que l’on parle depuis tout à l’heure de médiation, on parle de la difficulté pour le public en général d’aller à la rencontre de l’art contemporain. Pourquoi l’homme politique ne serait pas aussi quelqu’un qui a des difficultés à aller à la rencontre de l’art contemporain ? C’est vrai que nous avons été invités par François Bayrou à regarder ce secteur. Il a l’intention de faire un certain nombre de choses qu’il ne fera pas simplement pour se montrer et montrer qu’il est là . Il y a très peu d’hommes politiques qui ont ce goût particulier. Je pense que c’est un effort qui doit se faire dans les deux sens : c’est aussi à vous d’aller à la rencontre des hommes politiques.

Fabrice Bousteau

Robert Hue fait des free-parties au parti communiste, mais il ne va pas non plus dans les galeries d’art contemporain.

Aurélien Rousseau

Première remarque : Robert Hue n’est plus secrétaire national du parti communiste. C’est Marie-Georges Buffet. Comme elle est en place depuis trois semaines, on ne peut pas lui faire ce reproche. D’autre part, je trouve que la critique est un peu facile.

Emmanuel Latreille

Nous allons interrompre ce débat sur cette incompréhension. Je vous remercie.

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