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Communication de l’AICA France

La critique est décidément dans une bien étrange situation, vraiment, peau de chagrin qui brille comme un trésor. À sa difficulté d’existence concrète (celle des espaces pour le texte critique comme celle des conditions socio-économiques des auteurs) répond toujours un crédit, une attente : qui n’y verrait un recours à la mise en cause épidémique et aux suspicions de manque de légitimité de l’art ?

Seulement s’il y a crise dans la culture, c’est bien plus que celle de la création, celle avant tout des discours de légitimation. Les discours fondateurs et autres procédures raffinées, réputées compliquées, en cèdent, à mesure que la longueur des papiers diminue, aux raisons rapides, aux arguments qui vont vite et qui n’entravent pas la manie marchande et son pendant, la culture spectacle. De plus, l’hypertrophie du moi flattée par la société consumériste trouve en art un précieux complice avec un subjectivisme que la modernité n’a pas relégué aux vieilles lunes. Bref, de double-binds en angles morts, c’est finalement la relation même de la critique à son lecteur qui est fragilisée, en même temps que le statut de la pensée critique.

Pourtant, la critique demeure portée par une nécessité, qui paraît vitale à d’aucun, nourrie d’exigences contemporaines et d’héritages intellectuels, philosophiques, politiques, de diversité et de réflexivité construite sur l’état des choses et la marche du monde — du monde l’art c’est-à -dire nécessairement du monde, en général.

Que reste-t-il, au-delà de la déploration, aux acteurs et auteurs ? En quoi l’association qui les représente peut-elle agir sur ce qui ressemble bien à un historique destin culturel ? Près de 350 auteurs se reconnaissent suffisamment dans l’idée de critique pour s’associer dans la seule section française de l’Aica, et près de 4500 au travers des quelque soixante sections nationales fédérées en une ONG internationale : si le nombre n’est pas raison, il permet de dessiner par la diversité la nécessité que la critique se réfléchisse, se discute, révise et entretienne ses principes cohérents sinon communs en terme de déontologie comme de conditions d’exercice économique et juridique. Depuis près de 60 ans, l’Aica par ses sections nationales est une référence dans le champ de l’art. Sur un territoire flottant qui se tient entre journalisme, discours d’expertise savante et académique et littérature, elle représente des auteurs bien souvent reliés par ce seul point commun, l’idée critique, tant leur contexte comme leurs trajectoires individuelles sont à chaque fois propres.

En France, elle agit en faisant de ses membres les détenteurs d’une carte de presse spécifique qui leur facilité une nécessaire liberté de mouvement et de reconnaissance dans les lieux d’art et de culture. Elle participe aux côtés d’autres associations et regroupements d’écrivains, d’auteurs et autres acteurs concernés à la reconnaissance et à la professionnalisation de l’activité, à la réflexion sur le droit d’auteur, la défense de la liberté d’expression. Elle nourrit le débat autour des pratiques de la critique et des relations avec les autres acteurs du champ. Elle est amenée à intervenir de manière ponctuelle dans le débat public dans ce sens, et à organiser des rencontres scientifiques. Elle entretient le lien avec tous les acteurs du champ par le contact et l’échange permanents, comme au travers du CIPAC. Elle aide ses membres par le conseil, juridique par exemple.

Pour diffuse que soit sa mission, pour fragile que soit le travail associatif, devant les exigences de l’organisation sociale et la concentration de la redistribution des fruits du travail et de ses bénéfices, elle entend élargir sans répit son rôle de vigilance et de débat et sa capacité technique de conseil auprès de ses membres comme de ses partenaires, éditeurs, artistes, institutions culturelles et universitaires, public.

Elle entend donc aider à ce que les pratiques critiques trouvent leur plus juste place dans le cadre économique, social et intellectuel de la société contemporaine. Pour permettre le développement de la pratique avec le plus d’exigence et de rigueur choisies, mais aussi avec la souplesse dans les définitions d’une activité protéiforme par nature, une souplesse que les logiques normatives des sociétés de contrôle érodent sans répit.

Elle demande entre autres qu’elle soit, comme tout travail, réévaluée à sa juste mesure sa reconnaissance économique et juridique —la reconnaissance économique étant, on le sait trop la condition irréductible de la reconnaissance tout court dans nos sociétés marchandes. Il ne s’agit pas de présumer d’une bonne critique qui serait l’apanage des professionnels et d’une autre, dédaignée comme celle de l’amateur, mais au contraire qu’un tel partage soit choisi, non subi, pour que toutes les attitudes et démarches participent à l’effort permanent et vulnérable qu’est la création en marche.

Elle a encore beaucoup à faire.

Christophe Domino, ancien président de l’Aica-France