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La mission artistique du Musée

Philippe Jacottet : s’exprimant à propos des chiffres très élevés de fréquentation du Louvre « On est content de la rentabilité du Louvre mais qui regarde ? Est-ce que cette rentabilité n’est pas l’inverse de l’attention grâce à laquelle une œuvre s’ouvre comme une source ? Chose belle à proportion qu’elle ne se laisse pas prendre. »
 
A l’ouverture du Museum en 1793, en ce moment fondateur où la Révolution française institue le musée, il est prévu de l’ouvrir tous les jours aux peintres copistes et un jour par semaine aux amateurs. Le législateur justifie sa décision en invoquant le « risque de mouvement continuel qui risquerait de s’opposer à la tranquillité nécessaire aux artistes pour méditer sur les chefs d’œuvre de l’art ». Une telle disposition semble surréaliste eu égard à l’évolution du musée du Louvre, désormais soumis à une affluence sans précédent de visiteurs du monde entier… Si la mission fondamentale d’instruction du musée demeure, elle vise aujourd’hui principalement le ou plutôt les publics, comme en atteste la récente loi sur les musées du 4 janvier 2002 dont une des innovations, avec le label « musée de France », est d’affirmer la dimension des musées à l’égard des publics, la fonction de « diffusion » des collections. On ne peut que saluer une telle disposition en faveur de la démocratisation de l’art mais il convient néanmoins de faire remarquer que ce n’est jamais à la masse indifférenciée du public que s’adresse un artiste, à travers son œuvre, mais toujours à une personne. La distinction est essentielle. Elle renvoie à la singularité de toute expérience artistique.
 
Autre nouveauté apportée par la loi, la suppression du Conseil artistique des musées au profit de diverses commissions d’achat nationales et régionales. L’abandon de cette appellation symboliquement forte n’a pourtant ému personne, le débat parlementaire s’étant surtout focalisé sur l’éventuelle possibilité de cession des collections d’art contemporain … Grâce à une mobilisation générale de tous les professionnels, l’inaliénabilité l’a finalement et de justesse emporté. Parallèlement les grands musées ont gagné de l’autonomie en devenant « établissement public » mais au prix d’une exigence de rentabilité qui risque de les faire entrer dans une véritable course à l’audimat. Laquelle est source de danger tant pour les œuvres que pour les esprits. Les récentes réformes touchant aux statuts et au fonctionnement des musées contribuent donc bien, comme l’a dit l’actuel ministre de la culture, à « tourner une page de notre histoire culturelle » et entraînent, décentralisation aidant, une crise et des évolutions qui touchent à l’exercice de notre métier et à sa principale raison d’être, la transmission de la pensée artistique. 
 
A la Ville de Paris, le malaise des conservateurs et du personnel scientifique des musées est déjà ancien. Il s’est d’abord cristallisé dans des dissensions les opposant à la structure de production des expositions, en particulier dans le domaine de l’art contemporain qui nécessite des logiques de mise en œuvre spécifiques. Avec le recul, ce n’était là qu’un symptôme avant-coureur de la crise du service public de la culture, tous secteurs confondus et de cette instrumentalisation sous-jacente de l’art et des musées qui s’exerce dans le cadre de politiques culturelles tendant de manière généralisée aujourd’hui à utiliser la culture comme outil de communication.
 
Au contraire, c’est parce que l’art contemporain a le pouvoir d’inquiéter le musée, en y créant les tensions qui le maintiennent à vif, qu’il permet à l’institution d’évoluer, d’être ce musée contemporain d’art qui doit être l’objectif de tout musée. En faisant entrer, presque incognito, l’art contemporain dans les musées, au milieu des années soixante, nos prédécesseurs ont rétabli le musée dans sa mission artistique. Ils ont tiré des passerelles entre un univers clos et une pensée vivante du sensible. Dénuée de nostalgie, cette confrontation repose sur un équilibre périlleux auquel il est toujours tentant de renoncer. L’art contemporain n’est heureusement pas « l’arme de construction massive » revendiquée par une fédération d’intermittents, mais nous avons, nous gens de musées, la conviction que l’art peut changer le monde en modifiant nos représentations et en témoignant de son incessant déplacement. A l’époque de la mondialisation, nous souhaitons un engagement volontariste de la collectivité derrière ses musées et leur ouverture renouvelée à l’art contemporain, notamment par des acquisitions, au véritable niveau qui est le leur, celui des échanges européens et internationaux.