Art contemporain et territoires : quels enjeux politiques ?

Pourquoi des élus choisissent-ils de se positionner sur une politique en faveur de l’art contemporain ? Dans quelle mesure un projet artistique peut-il être porteur d’ouverture pour la collectivité territoriale ?

Modérateur

Dominique Marchès
Directeur artistique du domaine départemental de Chamarande, Conseil général de l’Essonne, membre de l’association nationale des Directeurs de Centres d’Art – DCA. Il a été le fondateur et directeur du centre régional d’art contemporain de Châteauroux de 1978 à 1984, puis directeur de la galerie d’art contemporain de Tours en 1985 et 1986. Chargé de préfiguration pour le projet artistique de Vassivière en Limousin en 1986/1987, il y a assumé les fonctions de directeur du centre d’art contemporain jusqu’en 2001.
 

Intervenants

Muriel Marland-Militello
Députée des Alpes-Maritime (2ème circonscription). Membre de la commission des affaires culturelles, Présidente du groupe d’études sur le développement de la vie associative et du bénévolat et Vice-Présidente du groupe d’études sur les arts de la rue à l’Assemblée nationale, elle a présenté, en octobre 2003, à l’Assemblée nationale un avis sur le soutien à la création contemporaine en arts plastiques.
 
Yvon Deschamps
Conseiller régional de Rhône-Alpes, membre de la commission culture. Il est également Président de l’Office Public d’Aménagement et de Construction (OPAC) du Grand Lyon et Adjoint aux finances de la Ville de Lyon.
 
Serge Flandin
Président d’honneur de la Fédération Nationale des Collectivités Territoriales pour la Culture – FNCC. Architecte de profession, il est élu, en 1983, Conseiller municipal, puis devient Adjoint à la Culture et à la Communication à Montélimar en 1989. Trésorier de la FNCC pendant 9 ans, il devient Président en juillet 2002 puis Président d’honneur en septembre 2004.
 
Jean-Pierre Saez
Directeur de l’Observatoire des politiques culturelles. Il est, depuis 1990, fondateur et rédacteur en chef de L’observatoire, revue semestrielle éditée par l’Observatoire. Chargé de cours à l’Institut d’études Politiques de Grenoble, il est également président du Festival des 38e Rugissants (musiques nouvelles). Expert auprès du Conseil de l’Europe, il participe depuis de longues années à l’animation de divers réseaux culturels européens.
 
Dominique Marchès
Dans un premier temps, je salue chaleureusement les élus présents ici. Vous le savez, les élus sont parfois réticents à mener une politique en faveur de l’art contemporain. Or depuis vingt ans, avec la décentralisation, l’art contemporain est devenu une aventure partagée et sans le soutien des élus, nous ne serions pas là aujourd’hui.
Rappelons également, pour répondre au divorce supposé entre artistes et responsables d’institutions, que ces derniers ne sont pas que des technocrates culturels, souvent ce sont aussi des artistes qui masquent un peu leur pratique ou d’anciens artistes engagés dans un projet.
 
Pour introduire cette table ronde, je souhaiterais faire une série de remarques rapides :
Parler du rapport entre art et territoire nécessite de souligner que l’art contemporain a changé et qu’il exige aujourd’hui de nouveaux fonctionnements structurels.
Penser global, agir local est le slogan qui nous anime dans les territoires, avec la même foi quelle que soit la dimension des projets.
 
Nous disons souvent que les relations avec les élus sont compliquées. Mais sont-elles vraiment ce que l’on croit ? Nous entendons souvent parler, à propos de la décentralisation, d’un risque de retour au conformisme, d’un risque de tentations populistes et clientélistes. Qu’en est il ? Quel doit être alors le rôle des porteurs de projets artistiques ?
L’autonomie des artistes et des directeurs artistiques est essentielle. L’autonomie dont il est ici question doit nous amener à interroger les statuts de nos structures et leurs modes de gestion. Thierry Raspail, ce matin, a beaucoup utilisé le mot “entreprise”. Personnellement, il ne me choque pas, dans la mesure où nous produisons effectivement des choses, avec les artistes.
La volonté politique conjuguée à celle des artistes et des porteurs de projets, permet la réalisation des projets. En revanche, sans la volonté politique, rien n’est possible.
Dernière remarque : n’ayons pas peur de prendre des risques. Ce n’est pas parce qu’on décentralise que les collectivités ne doivent pas être audacieuses.
 

Je commence par une question générale : pourquoi des élus choisissent-ils de se positionner sur une politique en faveur de l’art contemporain ?
 
Muriel Marland-Militello
Je vais répondre sur deux points.
Personnellement, j’ai estimé que c’était mon devoir moral d’apporter mon soutien et ma reconnaissance à des artistes qui ont fait le bonheur de ma vie ; que je devais porter cette parole au-delà du cercle intime, dans ce laps de temps où je peux avoir un auditoire conséquent. De façon plus étendue et plus large, je dirais que les plasticiens et les créateurs sont, pour un élu, des personnes qui vont nous apporter un regard nouveau et critique sur le modèle de société. Quand on fait de la politique, on a nécessairement une conception de la société, et quand on regarde une peinture ou une sculpture, dans le silence de la relation qui s’établit entre le regard de l’élu et la création de l’artiste, il y a une “réflexion” - au sens propre du terme. Cette réflexion suscite forcément un examen critique sur soi-même en tant qu’élu et sur le modèle de société que l’on tend à imposer à ses citoyens. Toute création suscite un réflexe de peur, et la peur est une mauvaise conseillère. Chaque élu confronté à l’esprit critique, à la contestation d’un visionnaire ou simplement d’un témoin de son temps, se pose alors la question de savoir ce que l’on peut faire, et ce que l’on doit faire. Ce que l’on doit faire doit être le produit de ce que l’on veut faire et de ce que l’on vous dit de faire. C’est donc pour moi une raison d’éthique, de morale. Si beaucoup d’élus ont peur des créateurs, c’est qu’il est plus confortable de vivre avec ses certitudes. Chaque milieu vit avec ses pairs ; pour les médecins, ce n’est pas grave, ils parlent de médecine et c’est leur métier ; pour les avocats, c’est la même chose ; mais le politique n’est pas un technicien, c’est un généraliste. C’est un homme qui doit englober la responsabilité d’une société et prendre en compte la pluralité des subjectivités d’une société. Or il est plus facile de parler médecine avec un médecin, de droit avec un avocat, que de parler avec un artiste d’une esthétique que l’on ne comprend pas. Mais c’est pourtant cela qui est intéressant. Et c’est même ce qui est particulièrement intéressant avec la création plasticienne : ce rapport à la durée et au silence qui n’existe pas dans les arts vivants. Du regard de l’élu à la création de l’artiste, il y a un espace pour l’esprit critique. Les meilleurs élus sont ceux qui ont le courage de douter d’eux-mêmes. Voilà ma première idée.
 
Pourquoi peu d’élus se consacrent-ils à l’art contemporain ? La réponse est vraiment simple : cela ne rapporte absolument aucune voix. Les artistes plasticiens travaillent seuls, avec peu de représentativité, et l’on ne trouve que des initiés pour s’intéresser à eux. C’est la raison pour laquelle, en tant qu’élu, je vais m’intéresser à eux. Car la tâche d’un élu, c’est aussi de soutenir les causes difficiles. Je suis une députée de base, élue un peu par hasard. Si j’apporte mon soutien à des causes majoritaires, cela n’apporte rien à ces causes. En revanche, aider des gens dont je suis convaincue de la nécessité sociale et de l’intérêt patrimonial, et qui ne sont défendus par personne, alors là il y a un sens. C’est pourquoi dans le rapport sur le budget que j’ai présenté à l’Assemblée nationale [1], j’ai choisi comme thème personnel l’art contemporain. Je tenais à mettre en lumière l’intérêt que peut revêtir ce champ. J’ai choisi trois lieux emblématiques : un centre expérimental qu’est le Palais de Tokyo ; un lieu lié aux politiques de décentralisation, à savoir les fonds régionaux d’art contemporain ; enfin un lieu qui me touche personnellement, la Villa Arson.
 
J’ai une conception de ce que doit faire un élu national en matière de politique d’art contemporain – et je serais ravie qu’on la conteste, je suis là pour ça. Je tiens à deux idées. La première est que, je crois, les dépenses publiques et privées doivent s’axer sur l’innovation. Le patrimoine de demain, c’est l’innovation de maintenant. Il faut prendre ici le risque d’une inconnue. Dans une société où l’assistanat est devenue presque une règle de droit moral, il est important de prendre le risque de s’investir physiquement et financièrement pour un créateur nouveau. La pire des choses qui puisse arriver en matière d’art contemporain, c’est de juger. Je pense que lorsque l’on critique l’élitisme, on n’a pas le droit de viser par là la valeur de l’œuvre dans le temps. L’artiste crée, il expose : prenons le risque de l’aider.
 
Pour que cet artiste soit regardé, il lui faut un public. Et ici, le rôle d’un élu est de démocratiser ce regard. Pour démocratiser ce public, il n’existe que deux lieux qui sont du ressort du gouvernement et des parlementaires. C’est d’abord l’école. Je trouve inadmissible que dans le socle fondamental de l’enseignement, dans les matières culturelles, ne soit enseignée que la littérature, le verbe. Il n’y a pas d’éducation artistique obligatoire à l’école. Or, si l’art contemporain est peu aidé, c’est parce qu’il y a peu de public ; et s’il y a peu de public, c’est parce qu’il n’y a pas de formation. Et s’il y a peu de public, alors aussi, il y a peu de politiques pour s’en occuper. C’est un cercle vicieux ! Le second domaine où les élus ont un rôle, c’est la télévision. Je ne vois pas l’intérêt d’avoir un audiovisuel public, que nous finançons, s’il n’est pas différent de l’audiovisuel privé. C’est pourquoi je suis totalement opposée au financement par la publicité des chaînes publiques. Tant qu’il y aura ce financement publicitaire, commercial, il y aura nécessairement course à l’audimat, et nivellement par le bas. A partir du moment où il n’y a pas d’éducation artistique à l’école, il est difficile d’avoir un public de téléspectateurs intéressés par une émission sur l’art contemporain. Il est très grave que les citoyens soient en décalage par rapport à la création, c’est-à-dire qu’ils ne soient capables de s’intéresser qu’à Dürer ! Dürer, c’est formidable, mais c’est une création d’une autre époque. Il faut aller vers son présent. Et là le constat est terrible, au moins pour une raison de citoyenneté ! La télévision publique n’a pas de sens si elle ne remplit pas ses missions de service public, comme la sensibilisation à la création contemporaine. La mission de service public, c’est faire ce que les autres ne font pas, faire ce qui n’a pas de prix. C’est mon deuxième combat.
 
Pour l’instant, ce sont deux batailles que j’ai perdues. Évidemment, je vais avoir du mal à empêcher le financement publicitaire de la télévision publique. Mais je peux essayer de favoriser la présence d’émissions sur l’art contemporain à des moments de grande audience. Nous sommes à un époque charnière et il faut bien commencer par un bout.
Pour conclure, je voudrais dire que dans notre société qui se croit sans repère, il existe un repère auquel personne ne fait attention, et c’est l’art.
 
Yvon Deschamps
Je ne suis pas un élu culturel, je suis certes membre de la commission culture du Conseil régional Rhône-Alpes, mais d’abord adjoint aux finances à la Ville de Lyon. J’ai la responsabilité de dire plus souvent « non » que « oui », parce que, hélas, le Premier Ministre ne nous oublie pas dans ses arbitrages budgétaires, et les recettes en provenance de l’Etat diminuent années après années.
 
Muriel Marland-Militello insistait à l’instant sur la nécessité d’une formation à l’art dès la plus petite enfance. Depuis 2001, nous avons passé une convention avec le Ministère de la culture pour, à titre expérimental, développer des cours d’approches aux arts plastiques, dès l’école maternelle. Tout cela est fort bien, mais plus le temps passe, plus les dotations de l’Etat diminuent, en dépit des engagements signés. Madame la députée, si vous avez une quelconque influence, je vous en prie, faites que nous puissions continuer ce travail en direction de la petite enfance, des arts plastiques et de l’art contemporain !
 
Ayant dit cela, pourquoi est-ce que je m’intéresse aux problématiques culturelles, en tant qu’homme politique ? Pour deux raisons. La première est personnelle, c’est la conviction que dans les œuvres, il y a l’occasion fantastique de se construire soi-même. Dans la construction de l’œuvre, il y a un feed-back, par lequel nous nous construisons nous-mêmes. J’ai de l’homme une conception : je pense qu’il se construit tous les jours, par opposition à une conception christique où tout lui serait donné à la naissance. Ensuite, il y a la dimension collective de cette construction. La culture est un outil d’émancipation. En ce sens, je considère que toute atteinte à l’action culturelle est une atteinte à l’émancipation et à la démocratie.
 
La deuxième raison, et sans taquinerie aucune, pourrait se référer à une phrase de Lénine qui disait qu’il n’y a aucune contradiction entre le beau et l’utile. Je suis élu local, mais aussi président d’un Opac (Office public d’aménagement et de construction). Cet Opac gère 22.000 logements dont 60% sont en zone urbaine sensible. Quand des pierres volent à Vénissieux ou à Vaulx-en-Velin, quand l’émeute urbaine rôde, ce sont dans ces immeubles que cela se déroule. Je n’insiste pas sur ce point, je veux juste dire que je suis impliqué par les enjeux de la précarité. Je pense que ces personnes ont droit à autre chose qu’à la stigmatisation sociale que leur vaut leur enfermement dans une ZUP (Zone à Urbaniser en Priorité). L’action culturelle, l’approche de l’art contemporain, permet de placer ces gens dans une spirale de construction inverse à celle de la marginalisation. Voilà , rapidement dit, et sans démagogie je vous prie de le croire, la raison pour laquelle je m’intéresse à l’art contemporain.
 
Serge Flandin
Je me suis intéressé aux arts plastiques parce que je suis tombé dedans quand j’étais petit… Sans être un spécialiste, mes études à l’école des Beaux-Arts m’ont amené à découvrir cet univers. Il m’a semblé nécessaire de faire partager les émotions que j’y ai trouvées une fois que j’ai pu accéder à un mandat d’élu. Je crois, qu’au-delà de la construction personnelle, il y a la volonté de partager une passion. Je profite de cette introduction pour revenir sur les propos que vous avez tenus, Madame la députée, car je pense qu’une partie du problème dépend effectivement des orientations que fixera l’Etat en matière d’éducation. L’ouverture à la culture et aux arts plastiques passe par l’éducation dès les premiers âges. Sans cette prise de conscience collective, je pense que l’art contemporain restera dans un ghetto. Je ne voudrais pas choquer ici les professionnels que vous êtes, et que je sais préoccupés par la construction d’un public, mais il est vrai que la fréquentation des lieux d’art contemporain reste le fait d’une élite. Parfois le discours que vous tenez n’ouvre pas toutes les portes, y compris auprès des élus. Il faut savoir parfois s’ouvrir aux autres et ne pas rester seulement entre gens du même milieu. La résistance de certains élus, outre qu’effectivement l’art contemporain rapporte peu de voix, révèle aussi l’hermétisme des discours sur l’art.
 
Je profite encore de la présence de Madame la députée pour signaler que cette démarche pourrait être utile au décloisonnement des services de l’Etat, au-delà de l’Education Nationale, puisqu’un des moyens de démocratiser l’art contemporain consisterait à l’offrir aux yeux du plus grand nombre, c’est-à-dire qu’il fasse partie intégrante de nos cités. Je pense à la nécessité de faire sortir les artistes des institutions et des musées, pour qu’ils se retrouvent dans la rue. Et cela dépend des services de l’Etat, de leur cloisonnement, si on pense que l’aménagement du territoire dépend essentiellement des ingénieurs formés dans les grandes écoles, et que là aussi la formation aux arts plastiques ne semble pas être le fort des ingénieurs de la DDE (Direction Départementale de l’Equipement). C’est un gros chantier à mettre en route. Je crois aussi qu’il faut remettre au goût du jour le 1% et l’étendre, non plus seulement au coût de construction, mais aussi au budget de l’aménagement urbain, qu’il soit mis dans la création contemporaine, au service des artistes. Je veux dire associer l’artiste au plan d’aménagement, et pas simplement lui acheter une œuvre qui sera au centre d’un rond-point.
 
Dominique Marchès
La seconde question est relative à l’instauration de droits pour les artistes, à l’application du droit d’exposition ou de monstration. C’est un sujet sur lequel nous aimerions vous entendre.
 
Muriel Marland-Militello
J’ai lu les propositions de la Fraap (Fédération des réseaux et associations d’artistes plasticiens). Je me suis toujours insurgée contre l’injustice qui veut que les arts plastiques soient un des seuls domaines de la création où il ne faille quasiment jamais payer de droit d’entrée pour aller voir une exposition. Les organisateurs disent qu’ils font des catalogues, qu’ils font de la publicité pour les artistes, etc. Est-ce suffisant ? Je suis tout à fait d’accord avec la proposition de la Fraap, qui propose que dans les budgets il y ait une ligne relative au droit de regard. Car il faut bien que l’artiste soit rémunéré. Pourquoi ne le sont-ils pas, comme dans les arts vivants par exemple ? D’après moi, parce qu’ils ne se sont jamais défendus en masse. On doit mener ce combat, avec l’idée d’ajouter cette ligne budgétaire, une ligne à part des budgets tels qu’ils existent déjà , je veux dire sans grever ces budgets. Le droit de l’artiste est fondamental.
 
Le budget de la culture a augmenté de 5,9%, mais le seul budget qui ait diminué dans ce budget ministériel, c’est celui des arts plastiques – sachant que le budget relatif aux arts plastiques ne représente déjà que 5% du budget global ! L’art contemporain est oublié, et il faut donner mauvaise conscience aux hommes politiques sur ce point. Lorsqu’on a fait la loi sur le mécénat, j’avais plaidé en faveur d’une baisse des avantages fiscaux lorsqu’il s’agit d’œuvres patrimoniales, et qu’on l’augmente quand un mécène achète l’œuvre d’un artiste vivant. Il s’agissait d’établir une sorte de “prime de risque”.
 
Que l’art aille dans la rue, c’était la vocation des Frac (Fonds régionaux d’art contemporain), les concernant, je revendique, pour eux, le statut d’association de loi 1901. Je suis contre le statut d’Epcc (Etablissements publics de coopération culturelle) car il ne peut qu’alourdir le fonctionnement de ces structures. Il me semble que la vocation initiale des Frac, celle d’installer l’art dans la rue, est en train d’être perdue de vue, au profit d’une conception beaucoup plus muséale. Or, plus la structure est souple, plus elle est porteuse de projets.
 
Pour terminer, je voudrais dire que la droite s’est toujours moins investie dans la culture que la gauche, parce que la droite était moins dans la contestation. Moins dans la contestation, en tout cas tant que la gauche n’avait pas été au pouvoir ! Il faut quand même dire que j’ai passé ma vie avec des opposants de la droite quand la droite était au pouvoir, et dans le laps de temps où il y a eu alternance, j’ai trouvé de plus en plus d’artistes qui étaient dans la contestation de la gauche ! Je peux promettre que je n’abandonnerais jamais le combat pour l’apprentissage de l’art à école. Je suis complètement désespérée d’apprendre que Monsieur Raffarin vous a coupé votre budget, Monsieur Deschamps. C’est désastreux. Je pense que le mieux que l’on puisse faire pour le mouvement politique auquel on appartient est de le critiquer. Donc je ne vous dirais pas que ce gouvernement est génial, mais que mon mouvement, sur la question de la culture, a des progrès à faire !
 
Dominique Marchès
Deuxième question adressée à Yvon Deschamps : la Biennale de Lyon vous sert-elle comme outil de communication, c’est à dire améliorer l’image de Lyon, ou souhaitez-vous en faire un véritable outil pour les arts plastiques ?
 
Yvon Deschamps
Lorsque notre équipe est arrivée à la municipalité en avril 2001, nos prédécesseurs avaient déjà budgété la Biennale. En l’occurrence, ils n’avaient répondu qu’à la moitié des demandes de financement. Nous nous sommes mis en tête de parvenir à compléter ces subventions en quelques mois à peine, puisque la Biennale a lieu en septembre. Autrement dit, nous avons dû trouver, en très peu de temps, six à sept millions de francs. C’est donc que nous y tenons. Les deux biennales, celle de la danse et celle des arts plastiques, sont évidemment une manière de construire l’identité de Lyon comme ville européenne. Il serait malhonnête de dire le contraire. Si nous n’avons pas cette ambition, nous retournerons à l’idée d’une ville simplement provinciale, délicieuse, mais marginale. Nous voulons que ce genre d’opération soit l’occasion d’un immense remue-ménage, d’un immense brainstorming, et prenne sa part dans l’aménagement de la ville. En 2003, nous avons inscrit la Biennale dans un bâtiment qui s’appelle La sucrière, au milieu d’un no man’s land, en lieu et place de la halle Tony Garnier, où elle se déroulait jusqu’alors. Nous voulions ainsi montrer, à travers ce choix, que la Biennale joue un rôle décisif dans l’ambition d’urbanisation que nous avons pour la ville. Il y a donc la dimension internationale, la dimension structurelle en matière d’aménagement du territoire et puis aussi l’occasion d’un immense temps de dialogue avec le monde de la création, qu’elle soit locale ou internationale. Et sur ce terrain, il y a encore à réfléchir ; nous avons pu inclure à ce projet l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne, d’autres structures encore. La biennale doit être un temps d’échange à l’échelle de la région, et pas seulement une accumulation de clins d’œils vers des créateurs prestigieux. Le gotha de la création dans un catalogue, c’est formidable, mais il y a aussi tous ces artistes qui vivent et travaillent au quotidien dans notre région. C’est un peu facile de faire un épisode “off” où ils ont leur place. Il faudrait pouvoir les inclure davantage, ce qui suppose de trouver la forme adéquate.
 
Au Conseil régional, avec Jean-Jacques Queyranne, Bernadette Laclais et toute son équipe, nous mettons en avant les logiques de réseaux. Les artistes doivent bénéficier de commandes d’œuvres, sinon nous ne mettrons en réseau que le désert. Il nous faut donc développer une politique d’aide à la commande publique, nous souhaitons que les communes de la région qui le désirent puissent solliciter l’Etat ou la région pour acquérir des œuvres ou passer des commandes. Il faut aussi que le 1% culturel sorte de la seule construction des lycées. Les régions ont désormais la compétence dans l’aménagement ferroviaire, c’est-à-dire dans la construction des gares. Pourquoi ne pas imaginer de se servir de ces lieux pour faire de la commande publique ? En créant des mécanismes d’aides, il s’agit d’inciter le secteur aussi bien public que privé à investir dans la commande d’œuvres. Déjà , à Lyon, il n’existe pas un seul parking qui n’ait été traité formellement par l’art contemporain. On aime ou pas, c’est une autre question. Mais il faut que nous puissions, dans nos cités tellement délaissées, donner l’occasion d’offrir d’autres référents que : « j’habite là où il y a des bagnoles brûlées… » ! Il nous faut également réfléchir à l’aménagement du paysage urbain. Lors des Jeux Olympiques d’Albertville, nous avions lancé une politique de commande publique afin de truffer les itinéraires urbains ou autoroutiers d’œuvres d’art monumental. Faut-il attendre les JO pour le faire ? Pourquoi ne pas le faire en permanence ? Nous devons aussi soutenir les petites galeries, favoriser la création d’ateliers pour les artistes, y compris dans les quartiers difficiles. Si tout cela accompagne la Biennale, alors je la soutiens complètement. Si la Biennale ne compte pour rien dans ses préoccupations, je m’interroge beaucoup sur son utilité.
 
Dominique Marchès
Autres questions à Serge Flandin. D’abord, qu’en est-il de l’égalité d’accès à l’art contemporain ? Ensuite, en tant qu’architecte, comment jugez-vous la situation de l’architecture contemporaine dans la politique culturelle ?
 
Serge Flandin
Il n’y pas d’égalité d’accès à la culture et encore moins à l’art contemporain, dans la mesure où il s’agit d’une forme d’expression plus difficile, puisqu’elle suppose une démarche volontariste. Les grands médias ne s’y intéressent pas, et elle est grandement absente des villes. Comment voulez-vous que les gens s’intéressent à l’art contemporain si il est absent de ces deux environnements immédiats ? Il est donc clair que l’art contemporain est réservé à une élite.
 
La volonté d’excellence des institutions fait que l’accès à l’art contemporain coûte cher. Je ne crois pas que ce soit une fatalité. On le constate dans des communes très modestes qui portent des initiatives, souvent associatives, et vivent avec très peu de moyens tout en montrant des choses particulièrement intéressantes. Mais dès que l’on touche au système institutionnel, cela coûte excessivement cher, et dans l’état actuel des choses, le maillage du territoire est quasiment impossible. Je sais que beaucoup de Frac ont entrepris un travail de rayonnement plus ambitieux, mais il me semble qu’il faut aller beaucoup plus loin en la matière. Pour déplacer une œuvre d’un Frac vers une petite ville, il faut un véritable budget. Sans une volonté politique forte, l’accès égal à l’art contemporain est impossible.
 
Concernant l’architecture contemporaine, je crois là aussi que la France est un peu victime du star system. On s’abrite derrière des architectes internationaux qui servent d’alibi et les grandes villes s’enorgueillissent de grandes signatures. Quand les collectivités lancent un appel à candidature pour un concours, elles exigent très souvent, dans le règlement, que les candidats possèdent des références sur le sujet imposé. Un architecte débutant n’a alors qu’une solution pour accéder à la commande publique, celle de trouver un architecte confirmé qui voudra bien collaborer avec lui. Il s’agit aujourd’hui de trouver une solution politique qui puisse intégrer les jeunes architectes.
 
Soulignons également la difficulté des collaborations entre architectes et artistes. Les architectes ont tendance à refuser l’accompagnement des artistes. On pourrait, au contraire, imaginer que ce soit l’artiste qui devienne le mandataire ou le maître d’œuvre du projet et qu’il soit entouré d’une équipe d’ingénieurs et d’architectes.
 
Dominique Marchès
Troisième question : pourriez-vous nous raconter votre plus belle expérience avec une œuvre ou un artiste ?
 
Muriel Marland-Militello
Ma plus belle expérience est due à François de Bannes Gardonne, qui a été, pendant très longtemps, Directeur régional des affaires culturelles de la région Paca (Provence-Alpes-Côte-d’Azur). A l’époque, mon mari était préfet des Alpes-Maritimes. Mon plus grand bonheur a été d’obtenir, grâce à François De Bannes Gardonne et au Ministère de la culture de Madame Trautmann, une commande publique pour le bâtiment de la préfecture. C’est un très beau bâtiment, classé, datant du XVIIIème siècle. Nous avons économisé pendant trois années afin de pouvoir réaliser cette commande en partenariat avec l’Etat. Jean-Charles Blais a créé une œuvre environnante dans l’anti-chambre de la préfecture. Il a voulu l’inscrire dans l’esprit républicain, en bleu-blanc-rouge, avec écrit liberté, égalité, fraternité, dans des miroirs, mais écrit à l’envers ; ce qui veut dire qu’il faut regarder dans le miroir d’en face pour lire l’inscription. Pourquoi ? Parce que ces valeurs se méritent, et qu’il faut donc aller les chercher… J’ai trouvé cela sublime !
 
J’ai eu également un autre bonheur, celui de sauver un artiste. Pascal Neveux, le directeur du Frac Alsace, m’a dit un jour qu’un photographe, Yannick Demerle, crevait de faim. Il m’a alors demandé si je voulais bien, pour l’Etat, acheter une œuvre de cet artiste, pour l’aider à vivre et surtout pour montrer son travail, puisque dans une préfecture, il y a du monde qui passe. Nous avons donc acheté une œuvre, avec les deniers publics, et ce garçon a maintenant un succès fou, ce qui est une joie immense pour nous.
 
Yvon Deschamps
Mon histoire remonte loin. J’étais à l’époque directeur des affaires culturelles de la ville de Villeurbanne, dont le maire était Charles Hernu. Entre l’armée, les musiques militaires et les arts plastiques, on imagine un grand écart… Mais avec Charles Hernu et son premier adjoint d’alors, Jean-Jacques Queyranne, nous avions décidé de montrer que la culture avait désormais droit de cité, maintenant que nous étions là . A l’époque, nous faisions à Lyon des sittings pour empêcher que l’on déplace des statues d’art contemporain. Nous avions décidé de borner les entrées de Villeurbanne ; de réaliser sur chacun des axes de la ville des œuvres monumentales. C’était une manière de dire : dans cette ville, les artistes ont droit de cité. Nous avions décidé de confier la réalisation de cette œuvre à un artiste, Guy de Rougemont. Réaction immédiate des habitants, pétitions, refus, c’était épouvantable ! Ce n’était pas un quartier qui nous était très favorable, électoralement parlant, et nous nous sommes dit : « un électeur de plus ou de moins, à quoi bon ? » Nous avons tenu bon, et notre grande satisfaction fut de voir qu’à un concours de gastronomie, le pâtissier du quartier avait réalisé un objet baptisé “le totem” qui reprenait la forme de l’œuvre de Guy de Rougemont. Puis le conseil de quartier a repris ce “totem” en tant que logo. Là , nous nous sommes dit que nous avions gagné, parce que les habitants avaient parfaitement compris la fonction possible de ce type d’œuvre pour eux.
 
Serge Flandin
Pour ma part, je pense que le meilleur est toujours à venir… Mais je citerai quand même Bruno Théry, qui est l’artiste que nous avons choisi pour le Festival de Montélimar, et auquel nous allons consacrer une rétrospective prochainement.
 
Jean-Pierre Saez
Je ne saurais répondre à cette question, mais je pourrais parler de ce qui est au fondement de mon goût pour l’art moderne et contemporain. Dans les années 70, il n’y avait ni centre d’art, ni musée d’art contemporain. Mais j’ai eu l’occasion de voir une œuvre de Magritte, qui m’a d’autant plus éblouie que j’ai pu la voir avec une amie plasticienne, qui versait aussi dans le surréalisme, et dont j’étais quelque peu épris… Depuis, je n’ai pas cessé de m’intéresser à l’art moderne, à tous les courants possibles. Ensuite, je me suis tourné vers l’art contemporain. C’était dans les années 80, et à l’époque je montai des voyages d’étude. J’ai alors suivi Jacques Guyot, futur initiateur du Magasin, de Kunsthalle en musées d’art contemporain, en Suisse, en Allemagne, en Hollande…
 
Pour revenir maintenant aux paroles des élus, je voudrais souligner combien les professionnels sont gourmands d’entendre leur engagement et leur opinion sur la culture. Bien sûr, il faut qu’ils aient une opinion sur la culture, et ce n’est pas évident. Je relève également que tous les domaines de l’action publique mettent désormais la problématique de l’action territoriale en exergue, notamment les politiques culturelles, pour des raisons générales (évolution des politiques territoriales) et puis pour des raisons propres aux politiques culturelles elles-mêmes. C’est peut-être l’effet d’une évaluation de leur échec relatif.
 
Je remarque que plusieurs rencontres portent actuellement sur ce sujet. Je reviens de Rennes où se tenait un colloque sur les résidences d’artiste en Europe, la thématique portait sur l’art, la population, le territoire. Demain, il y a un colloque à Bordeaux sur les métiers de la médiation culturelle, où il sera question du rapport entre patrimoine, art contemporain et circulation des publics. On pourrait encore ajouter le colloque des Nouveaux commanditaires. Et si on sort du champ de l’art contemporain, alors on observe une multiplication de manifestations qui portent sur le rapport entre art et territoire. Pourquoi une telle multiplication ? Parce que les politiques culturelles sont en train de changer profondément et peut-être que la question du territoire est le point à partir duquel ces politiques se restructurent.
 
Les problèmes soulevés aujourd’hui portent sur l’élaboration d’un projet culturel dit de territoire, mais aussi sur les transformations des savoir-faire, des métiers, des valeurs. Transformation des métiers, c’est un trait que l’on relève ailleurs que dans le champ de l’art contemporain – celui des bibliothèques par exemple. Il y a ici un certain enthousiasme dans l’idée de s’approprier le territoire, mais aussi une réticence parfois, lorsque l’on est encore attaché à une définition traditionnelle de sa pratique. Cet avènement de la notion de territoire dans les politiques culturelles n’est pas nouveau ; cela remonte au moins à l’émergence de l’aménagement du territoire, du projet de la Datar (Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale) dans les années 60. Mais ce que révèlent les débats en cours ce sont plusieurs changements simultanés.
 
On assiste à une recomposition des valeurs, si l’on songe que l’on est passé du maître mot démocratisation à celui de territoire, c’est-à-dire que nous sommes désormais conviés à construire des politiques qui sont plus bottom-up que top-down, pour donner une image. Cela signifie que l’on prend plus en compte la spécificité d’une population, de son environnement, et donc que l’on ne pense plus que l’offre va conduire spontanément à une demande, selon un schéma plus mécaniste. D’autre part, il s’agit d’une recomposition des territoires et des institutions qui les incarnent. De ce point de vue, il n’a pas pu vous échapper que le développement de l’intercommunalité depuis quelques années était fulgurant. Développement aussi des pays comme territoire de projets, et rôle croissant des régions qui revendiquent plus de place. Le dernier élément dont on peut parler est la consécration de la notion de projet culturel de territoire. Là dessus, je dirais que les opérateurs que vous êtes ont tout intérêt à l’articuler avec la notion de contrat et avec celle de co-responsabilité avec les collectivités publiques. Si on vous demande plus que la simple élaboration d’un projet artistique, il est normal qu’en face soit considérée la question des moyens, et que l’ensemble fasse l’objet d’une évaluation.
 
Je remarque que, malheureusement, l’art contemporain est encore peu pris en compte dans les politiques culturelles. On insiste surtout sur la lecture publique et l’apprentissage musical. C’est peut-être un signe que les intercommunalités prennent en compte le culturel pour des raisons plutôt budgétaires que proprement culturelles.
 
Tous ces changements finissent par provoquer une sorte de révolution copernicienne. Qu’est-ce qu’élaborer une politique territoriale ? La demande politique souvent adressée aux acteurs culturels n’est pas de faire du territoire l’horizon de tout projet, c’est plutôt d’en faire un point d’appui. C’est-à-dire que le territoire et son environnement artistique, culturel, social, économique, urbain, soient incorporés dans le projet culturel. Les maîtres mots ont été prononcés : l’interaction, le réseau, le maillage, la coopération, le partenariat, l’inter-territorialité, et puis l’idée de croiser les générations, les lieux, les publics, de sauter aussi parfois par-dessus les frontières. Cette complexification de l’action culturelle fait écho, il me semble, à d’autres logiques interactives qui traversent le champ de l’art. Je ne sais pas si cette relation est causale, structurelle, ou sans rapport, mais il y a bien comme un parallèle. Dans le champ de la production artistique, les artistes “s’interdisciplinarisent”, et ne se contentent plus de rester dans le champ des arts visuels, chorégraphiques ou musicales. Je crois que ce qu’attendent les décideurs publics, c’est que s’instaure une dynamique relationnelle entre les structures, leur crainte est que les structures restent cloisonnées dans un projet spécifique qui ne dialogue pas avec d’autres.
 
On peut aussi observer que les élus s’intéressent de plus en plus aux friches artistiques et à la manière qu’ont les artistes de revitaliser un lieu abandonné. Mais il faut aussi préciser que beaucoup d’autres élus restent très méfiants vis-à -vis de ces pratiques peu habituelles. Evidemment, les élus doutent et c’est humain. Ils ont besoin d’être accompagnés, qu’on leur prenne la main, en particulier en ce qui concerne la problématique de la création parce que c’est une logique particulière, qu’ils ne connaissent pas.
 
Mais je remarque aussi que les élus ont quelque chose en commun avec les artistes : ce sont des “palpeurs” de la société. Sur ce point, je rejoins Madame Marland-Militello : l’art contemporain sera plus fort une fois qu’il aura la capacité de se présenter comme un interlocuteur cohérent, structuré, organisé. Vous avez en effet tout intérêt à organiser une présence politique, c’est-à-dire à montrer en quoi, ensemble, vous pouvez apporter quelque chose à la société. Le milieu de l’art contemporain est, il est vrai, moins structuré que d’autres, si l’on songe aux bibliothèques par exemple, ou encore au monde du théâtre.
 
Les élus attendent aussi que les politiques culturelles apportent une plus-value, qu’elles puissent produire de la rencontre. Il y a aussi l’idée, qui est peut-être un fantasme, que la circulation des partenariats entraîne une circulation des publics, d’un champ à l’autre. Mais les élus les plus avertis savent aussi que les territoires s’enferment sur eux-mêmes ; il ne faut pas que les territoires se renferment sur une identité sclérosante.
 
Pour conclure, je crois qu’il faut avoir conscience du poids qui pèse sur les élus quant à la justification des dépenses publiques. Vous êtes dans un rapport de tension avec les élus, mais eux-mêmes le sont avec leurs collègues. Il faut pouvoir lire derrière leurs attentes l’impératif qu’ils ont de sans cesse légitimer la dépense publique. Il faut donc les aider à construire un argumentaire.
 

Débat public

Alain Lovato, Président de la Maison des arts plastiques Rhône-Alpes (Mapra)
Je voudrais dire le plaisir que j’ai eu à entendre les élus présents ici. Pour revenir sur le droit de monstration que Madame Marland-Militello a évoqué, il faut signaler que c’est une affaire qui remonte à quarante ans, et qui est toujours en discussion, tout simplement parce que ce droit comporte des effets pervers. Certaines structures ayant peu de moyens, elles risquent d’hésiter à se lancer dans des opérations coûteuses. Je suis évidemment favorable au droit de monstration, mais moyennant une discussion préalable.
 
Serge Flandin
Effectivement, comme vous le dites le sujet est bien plus complexe qu’il n’y paraît. Les effets pervers risquent d’être largement supérieurs aux effets bénéfiques. Si on peut encourager des structures à accueillir des artistes pour les exposer, et au final, à acquérir leurs œuvres, ce serait déjà un premier pas. Il faudrait prendre garde à ne pas brûler les étapes.
 
Catherine Violet, conseillère aux arts plastiques de la municipalité de Vitry-sur-Seine et artiste
La Ville de Vitry-sur-Seine pratique le 1% culturel depuis plus de trente ans. Nous comptons plus de 106 œuvres, qui ne se concentrent pas dans les établissements scolaires, mais aussi dans les centres de santé, les théâtres, les Ophlm (Offices publics des habitations à loyer modéré), etc. Depuis quelques années, une sensibilisation a été faite a Vitry auprès des promoteurs afin qu’ils prennent conscience de cette politique de la ville. Ils n’ont pas l’obligation d’appliquer le 1%, mais ils peuvent y participer ponctuellement.
 
Pierre Belloque, artiste, représentant du syndicat des artistes FO
Je tiens à souligner qu’il existe des actions, mais que le syndicalisme n’est pas toujours reconnu. Nous avons connu des périodes extrêmement sombres, où les délégués aux arts plastiques refusaient de nous voir. Un ministre nous a même répondu qu’il avait du acheter une armoire pour pouvoir ranger nos courriers. Il est rarissime que des élus s’intéressent à l’art contemporain. Dans beaucoup de villes, nous avons l’impression que l’on peut mener une politique culturelle sans artiste. La première revendication des artistes, c’est d’abord d’avoir de quoi vivre, c’est-à-dire d’avoir des commandes, des achats, et par conséquent des moyens pour créer. Le droit de présentation est une des solutions que nous revendiquons, au niveau européen puisque nous travaillons en collaboration avec les syndicats de toute l’Europe. La commande publique aussi est un moyen, mais sans que cela passe nécessairement par une œuvre, ce peut être simplement une participation. Il suffit de penser à ce qui s’organise chaque année pour les fêtes de Noël, par exemple, avec les illuminations, où l’on voit des choses parfaitement affreuses. Je ne suis pas sûr que cela coûterait plus cher de faire appel à des artistes. A l’heure actuelle, la situation est catastrophique. Il faut savoir que certains propriétaires fonciers refusent de louer, même en HLM, à des artistes, parce qu’ils n’ont pas de revenus fixes. Si on ajoute à cela la flambée des loyers, c’est intenable. On ne peut pas monter un programme de politique culturelle si on ne s’intéresse pas aux conditions de vie des artistes.
 
Yvon Deschamps
Je souhaiterais ajouter deux mots à propos du droit de monstration. Autant je trouve le principe formidable, autant je ne voudrais pas que l’on joue à l’arroseur arrosé. Prenons l’exemple du statut des intermittents : à vouloir enrichir la problématique professionnelle de l’intermittence, on a abouti, à budget égal, à la réduction du nombre de productions. Il faut donc bien réfléchir avant l’application de toute mesure, car rien n’est évident. En arrivant à Lyon, j’avais en charge de rédiger une synthèse concernant le plan de mandat de la collectivité locale, et j’ai fait inscrire le 1% sur tout. Autrement dit, lorsqu’on coule un mètre cube de béton, il y a un 1% mis de côté. On pensait que ce serait simple, et financièrement neutre, en fait on n’y parvient pas. Cela pour dire qu’entre la volonté de faire et la réussite de l’action, il y a du chemin. Les budgets ont beaucoup trop de contraintes pour répondre facilement à ce type d’exigence.
 
[1] Avis présenté à l’Assemblée nationale au nom de la commission des affaires culturelles, familiales et sociales sur le projet de loi de finance pour 2004

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