Les institutions d’art contemporain favorisent la rencontre entre le public et la création contemporaine sur des modes différents de ceux de la consommation culturelle. Leurs actions ont permis d’identifier des publics spécifiques pour lesquels des réponses appropriées sont continuellement inventées et expérimentées. Elles s’inscrivent dans une logique de démocratisation artistique et répondent ainsi aux missions de service public du secteur de l’art contemporain.
Modérateur
Stéphane Doré
Conseiller aux arts plastiques de la DRAC Centre, membre de l’Association Nationale des Conseillers aux Arts Plastiques – ANCAP. Il a travaillé une dizaine d’années auprès de Jean Fournier, dans sa galerie et a mené parallèlement de nombreuses activités : conférencier dans les galeries, professeur invité à l’école nationale des beaux-arts de Paris, rédacteur régulier au Journal des Expositions, membre fondateur de Glassbox à Paris… Il a ensuite exercé les fonctions de conseiller pour les arts plastiques en Auvergne, aujourd’hui, en région Centre.
Intervenants
Robert Girerd
Inspecteur de l’Education nationale à l’Académie de Lyon. Il est également formateur à l’IUFM Centre de Lyon depuis 2004 et aux Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active (CEMEA), depuis 1978. Il est membre du groupe national Art et Culture à l’Académie de Lyon, Inspecteur de l’Education nationale depuis 1994.
Martine Cousin
Administratrice des Résidences Ateliers d’artistes des Arques. Autodidacte, son parcours professionnel est marqué par une forte hétérogénéité : de la communication à la menuiserie, de la gestion d’associations au développement local et à la formation.
Claire Legrand
Responsable du service des publics au Frac Bourgogne et Présidente de l’Association nationale des personnes en charge des relations des publics à l’art contemporain - Un moment voulu. Elle a été chargée de diffusion de la collection du Frac Bretagne pour la Galerie du TNB à Rennes à partir de 1992. Durant la même période, elle a collaboré à la Maîtrise des Sciences et Techniques - métiers de l’exposition à l’Université de Rennes en tant que professionnelle associée.
Pierre Marsaa
Médiateur délégué de la Fondation de France pour le programme Nouveaux Commanditaires en Aquitaine. En tant que médiateur, il a notamment suivi les projets de commandes artistiques pour la ville d’Excideuil en Dordogne, l’Hôpital de la ville de Brive (Limousin), le centre social R32 à Bordeaux, le musée Bonnat à Bayonne … Il est par ailleurs urbaniste de profession et muséographe.
Robert Girerd
En tant qu’Inspecteur à l’Education Nationale il me paraît important de défendre une certaine conception de la culture à l’école et de l’éducation culturelle et interculturelle. Le développement de la personne passe par son développement culturel, l’éducation artistique est de nature à donner à l’élève la soif d’apprendre, la volonté de maîtriser la langue, à l’oral comme à l’écrit. Elle développe l’esprit de tolérance car elle est ouverture à l’autre, affirmation de l’originalité, respect de la différence. Il s’agit de développer l’éducation artistique dans l’école et dans la commune, lieu de vie de l’enfant mais aussi des parents et des citoyens. Développer la pratique des lieux culturels de proximité a donc été pour moi un objectif fort.
J’ai mis en œuvre des pratiques et des dispositifs qui allaient dans ce sens. J’en citerai deux et je m’arrêterai plus longuement sur le deuxième, il s’agit des projets Les rencontres de classes qui dansent et le projet Reg’art en myttos
Les rencontres de classes qui dansent permettent la rencontre de deux professionnels, le pédagogue et l’artiste. Les dispositifs de ces rencontres sont fondés sur des pratiques artistiques dans les classes avec des enseignants et des artistes qui aboutissent à un événement annuel dans l’espace culturel le plus proche géographiquement, ce qui permet de valoriser et médiatiser le travail.
Le projet Reg’art en myttos permet une collaboration étroite entre un lieu culturel, l’artothèque de Lyon, un espace culturel dans les communes de la circonscription rurale et les écoles. Nous avons ainsi organisé, pendant deux ans, des expositions d’œuvres de l’artothèque de la ville de Lyon dans différentes communes. Ces expositions traitent d’un thème précis, en lien avec les projets des écoles. Tout au long de l’année scolaire ces œuvres circulent d’une commune à l’autre. Cette exposition est toujours hors de l’école dans un lieu repéré comme culturel par les habitants de la commune. Lors du vernissage les élèves viennent avec leurs enseignants et leurs parents. Ce qui sous tend ce projet c’est la rencontre : rencontre autour de l’art contemporain, rencontre autour d’une exposition dans la commune, rencontre de générations… Ce projet vise à ancrer la pratique artistique dans l’école et dans la commune, à confronter la pratique artistique des élèves à celle des artistes, a créer un nouveau rapport à l’art contemporain par la rencontre des générations autour d’une exposition dont le projet part de l’école, à la mise en réseau des écoles et des communes autour d’un projet commun. Le temps du vernissage accompagné d’une visite commentée de l’exposition est nécessaire et très important pour accueillir les habitants du village. Des formations, parallèlement à l’exposition, sont aussi proposées aux enseignants.
Le bilan de ces deux années de projets est positif, ils ont permis une plus grande implication des écoles et des communes, un investissement renouvelé des enseignants lors des formations, un autre regard sur l’école, un plus haut niveau de pratique artistique et culturelle à l’école, un vrai travail autour de l’animation de la commune.
Martine Cousin
Les Arques se situe dans le département du Lot, un village de 170 habitants à 30 km de Cahors. Le projet de résidence d’artistes des Arques a débuté en 1988 avec l’ouverture du Musée Zadkine aux Arques – projet porté par le département du Lot et le Musée Zadkine de Paris, puisque Zadkine a vécu en alternance à Paris et aux Arques. Le musée s’est ouvert grâce à un fond prêté par la ville de Paris, et dans le même temps les résidences d’artistes ont démarré. Comme le village Les Arques ne comptait plus que 130 habitants (la population avait été divisée par deux en moins de dix ans), il fallait imaginer une solution pour enrayer cette spirale. Là où d’autres communes du Lot ont choisi de favoriser l’implantation d’entreprises, Les Arques a fait le pari de la culture. De 1988 à 2001, les résidences ont fonctionné à hauteur de trois semaines par an, sous la direction d’un commissaire différent chaque année. Ce projet a été très soutenu par la Direction régionale des affaires culturelles Midi-Pyrénées, par le département et la région. Aujourd’hui, les résidences fonctionnent avec, au cœur du village, cinq maisons individuelles et quatre ateliers. Ces maisons sont des bâtisses rurales, qui ont été réaménagées avec grand soin. Nous accueillons entre janvier et juillet cinq à neuf artistes ; ils restent en moyenne deux mois. Nous exposons ensuite de juillet à la mi-septembre les travaux des résidences, et enfin nous produisons avec eux plusieurs catalogues.
Le but de mon exposé est de vous décrire un projet culturel qui mêle projet territorial et projet artistique. Toute l’histoire des Arques est un va-et-vient entre le territoire et l’art. Les artistes sont sollicités précisément sur ce rapport du territoire et du milieu vivant, au sens large. Au cour de la résidence, les artistes sont invités à rencontrer les habitants des Arques et de trois villages aux alentours. Pourquoi ? Simplement parce que nous sommes, là -bas, dans un petit environnement où l’on se croise dans la rue et il est important que les résidents puissent se présenter en tant qu’artiste, en montrant leurs travaux antérieurs. C’est un réel moment de médiation, difficile, et que j’espère le moins dramatique possible. L’idée est justement de dédramatiser cette rencontre entre un public rural et un artiste contemporain, de passer par-dessus les clichés. Ces rencontres sont très conviviales, et ont un très grand succès, puisque nous arrivons à rassembler entre 60 et 80 personnes à chaque rencontre.
Il faut préciser aussi qu’aux Arques, il n’existe pas de salle d’exposition. Ceci implique que les artistes exposent où ils le souhaitent et là où c’est possible. Les trois quarts du temps, les expositions se tiennent dans les espaces publics, parfois privés lorsqu’ils nous sont prêtés par les habitants. Les personnes qui visitent Les Arques viennent pour voir, avant tout, les deux églises romanes et le Musée Zadkine. En se promenant, ils rencontrent donc des œuvres d’art contemporain sans s’y attendre vraiment : dans le village, autour du village, dans les chemins de randonnées…
Il n’y a pas de programme de médiation en tant que tel, nous restons le plus souple possible sur ce point. En fait, les habitants eux-mêmes font un gros travail de médiation, dans la mesure où ils savent comment et pourquoi les œuvres ont été produites. Ce sont même eux qui assurent la maintenance des œuvres pendant l’été. Bref, ils sont impliqués jusque dans l’élaboration de l’œuvre, puisqu’ils apportent très souvent certains éléments constituant l’œuvre. Nous impliquons ainsi les habitants, et même toute la population du canton, qui est invitée au vernissage – entre 250 et 300 personnes se rendent dans le village à ces vernissages. C’est d’ailleurs un temps de rencontre très détendu.
Ce projet a été très fortement soutenu par les élus qui restent très attentifs à l’évolution de la structure. C’est une manière de les faire participer à l’élaboration de nos projets dans le temps.
Stéphane Doré
Remarquons que la viabilité de votre projet ne pourrait être maintenue s’il était financé uniquement par la commune. Un tel projet implique la participation d’autres collectivités, notamment ici le département et la région qui représentent un ensemble plus large du territoire et de ses habitants. D’autre part, il s’agit d’abord d’un projet artistique, évalué et élaboré avec les habitants. Enfin, il n’y a pas de lieu d’exposition spécifique et les œuvres en question sont éphémères, elles vont être enlevées. Quelle est la réaction des habitants face à cette disparition des œuvres.
Martine Cousin
Très souvent les habitants s’attachent aux oeuvres. Quand nous les démontons, ils nous demandent de les laisser plus longtemps. Je crois qu’il y a un attachement réel, c’est-à -dire une véritable appropriation.
Ce projet existe en effet parce qu’il est financé à parité par la Drac, la région et le département. En proportion, la participation de la commune est faible, mais elle représente tout de même 5% de son propre budget.
Claire Legrand
Le poste de responsable du service des publics a été créé à l’initiative du directeur précédent, Emmanuel Latreille, en 1999, et se poursuit aujourd’hui avec la nouvelle directrice, Eva Gonzalez-Sancho.
Quel est l’enjeu réel de notre action ? C’est la rencontre certes avec l’artiste, mais aussi et d’abord la rencontre avec ce qu’il produit. Il y a rencontre entre un projet artistique et un public, public que nous ne pouvons caractériser, dont nous ignorons tout. Il s’agit alors pour nous d’assurer, au delà du seul jugement de valeur, que s’instaure une relation avec l’œuvre.
Pour des raisons que nous ignorons, des personnes décident de franchir la porte du Fonds régional d’art contemporain (Frac). Ne sachant rien de ces visiteurs, nous mettons en place un accueil minimum et fournissons un document d’accompagnement qui délivre les informations nécessaires.
Les visiteurs attendent très souvent une explication, une clef ; mais ni moi, ni personne ne possède ce trousseau de clef, le sésame d’une œuvre. Notre travail consiste donc simplement à montrer que la porte est ouverte, que l’œuvre est là , à disposition, c’est-à -dire à garantir la possibilité d’une relation avec elle. Parfois des jugements de valeur font obstacle à cette relation. Exemple : une salle blanche est froide, peu accueillante. Comment les faire rester dans cette salle dont ils se sentent rejetés ? On va proposer des moments, un temps qui leur donne la possibilité de se sentir moins mal à l’aise, et nous regardons avec eux les œuvres.
Afin de faciliter le franchissement de la porte, le Frac participe à ces évènements mis en place depuis les années 80, en particulier les Journées du patrimoine. Mais pour toucher plus de visiteurs, il faut encore inventer d’autres formes, s’en remettre, par exemple, à des groupes constitués : les cours du soir des écoles des Beaux-Arts, les Amis des musées, ou les organismes de loisirs. On peut compter aussi sur l’Education Nationale, dont on imagine qu’il est le premier de nos publics, à ceci près que les changements de politique ont beaucoup modifié cette réalité. Ainsi, ce sont de plus en plus les choix individuels des enseignants qui permettent aux enfants d’être en relation avec l’art contemporain. Cette année, dans les quatre groupes de l’IUFM de Dijon que nous avons accueillis, 70% des futurs instituteurs n’avaient jamais mis les pieds dans un musée, quel qu’il soit. Cela faisait longtemps que nous n’avions pas constaté un tel déficit.
Pour conclure, je tiens seulement à souligner la nécessité d’avoir des lieux appropriés pour montrer les œuvres. Je pense ici à certains bâtiments, certaines écoles par exemple, où il n’existe pas un seul mur pour accrocher une œuvre.
Pierre Marsaa
Je suis médiateur en Aquitaine du programme des Nouveaux Commanditaires de la Fondation de France, mais je suis aussi et d’abord urbaniste. Mon point de vue est donc différent : je pense moins en terme de public, qu’en termes d’habitant, voire de citoyen. Il s’agit d’améliorer leur cadre de vie, mais aussi faire que l’espace public devienne un lieu de dialogue. C’est dans ce cadre que je suis passé d’urbaniste à médiateur, et je pense l’un avec l’autre et dans les deux sens.
Le programme des Nouveaux Commanditaires pose que n’importe quel citoyen doit être en mesure de passer commande à des artistes pour une œuvre d’utilité publique. Ce programme suppose donc la conjonction entre trois acteurs : le commanditaire, le médiateur et l’artiste.
L’expérience de médiation que je vais vous raconter s’est déroulée dans un village de 1500 habitants en Aquitaine, qui s’appelle Excideuil. Au départ de ce projet, il y a la volonté de la municipalité de réfléchir, avec les habitants, à l’aménagement de l’espace public. Elle s’adresse alors à la Direction régionale des affaires culturelles, et non à la Direction départementale de l’équipement, comme c’est le cas habituellement. En tant qu’urbaniste, j’ai conçu un plan d’aménagement qui intègre des éléments symboliques avec des exigences fonctionnelles. Nous avons soumis ce plan à toutes les associations actives du village. Sept associations ont alors émis le désir de travailler, avec un artiste, à l’aménagement des lieux et un groupe de commerçants s’est formé afin de travailler à l’aménagement d’une rue commerçante. Lors de la première réunion, quinze commerçants étaient présents, ils parlaient de l’aménagement des trottoirs, des parkings, etc., mais aussi de la nécessité de travailler à une meilleure visibilité et au repérage des commerces. J’ai capté cette demande émanant en particulier de quatre commerçants et nous nous sommes alors lancés dans l’aventure. Nous avons élaboré un cahier des charges, puis très vite ils ont imaginé plus précisément le projet.
A ce stade, la médiation est d’abord un travail de mise en commun : il faut faire en sorte que la demande formulée par les commerçants puisse relever de l’intérêt général. Il est aussi nécessaire de parvenir à anticiper un contexte, d’imaginer que cette proposition puisse valoir dans le futur. Enfin, ce projet doit pouvoir être entendu par un artiste, autrement dit, il faut mettre les commanditaires dans une situation de patience, car la réponse n’est ni immédiate, ni globale. L’artiste n’est pas là pour résoudre des problèmes, mais pour mettre en place un processus qui révèle, en réalité, des questions. Evidemment, il faut imaginer que les commerçants étaient, à ce moment, plutôt perplexes. Mais ils se sont mis d’accord sur un enjeu : comment faire connaître le village, et comment se faire connaître ? C’est-à -dire non seulement comme commerçants, mais surtout comme habitants et citoyens d’une petite ville. C’est cette question qu’ils ont transmise à l’artiste. A cette phase, la décision doit intervenir assez vite. J’ai alors songé à l’artiste Jean-Luc Moulène et je leur ai proposé son nom – et seulement le sien contrairement à d’autres situations où je fais plusieurs hypothèses. J’ai invité Jean-Luc Moulène à Excideuil, et tout s’est très mal passé ! La première rencontre est toujours décisive ; en l’occurrence Jean-Luc Moulène a présenté son travail et les commerçants n’ont rien compris. Ils disaient : « s’il revient, il faudra qu’il apprenne à parler français d’abord… » ! Jean-Luc Moulène de son côté me disait : « je ne comprends pas ce qu’ils veulent ! »
Nous avons tout de même organisé une seconde rencontre. Au cours du repas Jean-Luc Moulène discute avec l’un des commerçants qui est imprimeur, et le lien se fait, sur la base d’un rapport à la technique. A partir de là , Jean-Luc Moulène lance le travail et propose de faire 100 images, qui seraient disposées dans le bottin. La proposition est acceptée, mais il faut encore qu’elle puisse s’ouvrir à la collectivité, et en premier lieu qu’elle interpelle les élus. Jean-Luc Moulène passe un mois dans le village, réalise ce bottin qui est distribué à tous les habitants au cours d’un pique-nique… La première diffusion est très locale, mais elle est suivie par une diffusion nationale grâce aux éditions Jean-Michel Place. Les commerçants ne sont pas encore très satisfaits. Jean-Luc Moulène suggère alors que les commerçants s’emparent des images afin qu’ils en soient eux-mêmes les diffuseurs et les médiateurs. Autrement dit, les autres commerçants et les autres associations sont sollicités, afin qu’ils choisissent une image et la déclinent sur divers supports. Le syndicat d’initiative lance une série de cartes postales, France Telecom réalise une série de mobicartes, les pompiers font leur calendrier, etc.
Cette histoire date d’il y a quatre ans ; aujourd’hui les œuvres sont introuvables – sauf sur les vieux supports des commerçants. Quand je rencontre l’un d’entre eux, il me reparle, comme au tout début, de son idée de panneau à l’entrée du village… mais avec le désir d’y mettre des images de Jean-Luc Moulène ! Bref, il y a bien quelque chose qui a été ouvert. Souvent, quand on parle de public, on souhaite quantifier les choses. Mais comment quantifier ici ? Cela reste alors forcément un peu fragile.