Comment évaluer l’expérience professionnelle ?

Professions artistiques et validation des acquis de l’expérience

Comment évaluer l’expérience professionnelle ? [1]

Olivier Liaroutzos

, Directeur de l’Observatoire Régional des Métiers, Provence Alpes Côte d’Azur

Parcours et reconnaissance des compétences

On peut parler de plus en plus d’une logique de parcours qui ne se substitue pas mais qui vient cohabiter avec une logique de métier. Auparavant, on faisait carrière dans un métier donné, en suivant, selon la norme, une progression verticale. Aujourd’hui, les trajectoires sont moins uniformes, plus morcelées (les périodes de chômage succèdent aux périodes d’emploi), les individus passent d’une situation professionnelle à l’autre sans qu’il y ai systématiquement de liens entre elles. Notamment en début de vie professionnelle, on exerce des jobs avant l’emploi stable. Si bien qu’au bout du compte on accumule des expériences sur des bouts de métiers. On peut parler de « qualifications mosaïques » et la nécessité d’instaurer une traçabilité de l’expérience se fait de plus en plus ressentir.

 

La Validation des Acquis de l’Expérience (VAE) est une disposition législative visant à relancer une dynamique de reconnaissance professionnelle. On se demande alors : comment reconnaître les savoirs des professionnels en sorte d’assurer à la fois leur avenir et celui des structures qui les emploient ? Les plus fragilisés sur le marché du travail sont ceux qui ne peuvent se prévaloir d’aucune forme de reconnaissance de leurs savoirs professionnels. Il peuvent avoir accumulé ces savoirs mais s’il n’y en a aucune trace, ils feront partie du lot des non qualifiés.

 

Il est admis aujourd’hui que la reconnaissance d’une qualification s’étale dans le temps : la formation tout au long de la vie ou la VAE se donnent pour objectif de formaliser et de valoriser les apprentissages en cours de vie professionnelle.

Peut-on évaluer toutes les activités professionnelles ?

Certainement, c’est ce qui se fait tous les jours dans les entreprises.

Voilà donc l’occasion de définir l’action d’évaluer : c’est attribuer une valeur reconnaissant à un individu la maîtrise de compétences identifiées.

Le responsable d’une équipe passe son temps à évaluer, il le fait plus ou moins bien. Des collègues entre eux s’évaluent, il y a donc une part de subjectivité dans l’évaluation et il faut l’admettre. Même si une valeur se définit et se mesure.

 

L’action de valider va plus loin dans l’objectivation : valider, c’est identifier et vérifier, par un tiers et au regard d’une référence, les compétences d’un individu. Donc on est ici dans un processus où l’évaluation est mise en place dans la perspective d’une validation.

Deux questions se posent alors aux acteurs de l’art contemporain quant à l’existence des référents indispensables au processus de validation des qualifications :

  • quelle est la structuration du champ professionnel, tous les métiers sont-ils identifiés, existe-t-il des descriptifs de leurs contenus ?
  • quelle est la structuration de l’offre de formation, quels métiers couvrent les certifications existantes ?

La démarche d’évaluation

Les modalités d’évaluation s‘étalonnent entre 2 pôles : le récit et la démonstration. Le récit sur l’expérience et la démonstration des compétences maîtrisées. Ces deux pôles se distinguent en termes de temporalité : le récit est rétrospectif, la démonstration est instantanée.

 

Deux grandes modalités de récit :

  • Le dossier descriptif sur lequel le candidat présente par écrit son parcours professionnel et le détail de ses activités de travail. Cette modalité est privilégiée par L’EN. Une modalité parente : le carnet de bord.
  • L’entretien explicatif portant sur le même questionnement mais à l’oral.

 

Deux modalités démonstratives :

  • L’observation en situation réelle où l’évaluateur juge de la maîtrise du candidat sur son poste de travail.
  • L’observation en situation reconstituée qui relève du même principe mais qui permet d’écourter le temps de l’évaluation en concentrant les contraintes que devra affronter le candidat.

 

Une modalité intermédiaire :

Le test interactif sur outil informatique permettant d’évaluer directement la maîtrise de savoirs associés aux compétences.

Le test, qui selon sa qualité peut être très convivial, se rapproche davantage du mode classique de l’examen faisant automatiquement fonctionner un barème d’après les bonnes et les mauvaises réponses aux questions posées.

 

Qu’il s’agisse du récit ou de la démonstration, l’évaluateur aura à déduire de l’information recueillie le niveau de maîtrise du candidat et ce travail d’interprétation sera facilité s’il dispose d’un référent l’aidant à saisir toute la complexité des situations.

 

On peut partir de l’idée que tous types d’activité ne s’évaluent pas de la même façon et que l’on peut jongler, selon les cas, entre le récit et la démonstration. L’idéal est de panacher les modalités, on parlera alors d’évaluation plurimodale.

Pour les activités sous contraintes aléatoires ou fluctuantes (notamment quand il y a interaction avec un public), le récit est peut-être plus indiqué, afin que l’on puisse témoigner de la reproductibilité d’une intervention dans des contextes extrêmement changeants.

 

nature de l’activité

récit

démonstration

 

réalisation d’une prestation, voire d’un produit, sous contraintes aléatoires (interaction avec un public), ex :

  • secrétaire
  • cadre commercial
  • éducateur spécialisé
  • technicien de maintenance

 

l’évaluateur a besoin de :

  • caractériser des situations extrêmement variables,
  • vérifier la reproductibilité d’une procédure dans des contextes très différents.

Cette évaluation se fait sur la base d’une synthèse de plusieurs actions.

 

En complément pour :

  • visualiser la manifestation de contraintes peu apparentes,
  • apprécier la part de l’imprévu,
  • constater la personnalisation de la prestation.
  •  

Pour les activités sous contraintes fortes et stables (en termes de sécurité, délais, normes de qualité…), la démonstration est peut-être plus pertinente. Pour apprécier, de visu, le résultat obtenu en fonction de conditions de réalisation données.

nature de l’activité

démonstration

récit

 

réalisation d’un produit sous contraintes fortes et relativement stables (sécurité, délais, qualité…), ex :

  • conducteur de machine
  • cuisinier
  • électricien
  • infirmier

 

l’évaluateur a besoin de :

  • faire le rapprochement, de visu, entre le résultat obtenu et les conditions de réalisation,
  • vérifier le respect d’une gestuelle précise.

Cette évaluation se fait dans l’action, dans l’instant.

 

en complément, pour :

  • avoir une idée de la variabilité des conditions de réalisation,
  • revenir sur des initiatives exceptionnelles,
  • atteindre un discours sur le sens du travail.

 

Quitte à rester très schématique on dira que : le récit relève de la parole (orale ou écrite), la démonstration relève davantage du geste. Récit et démonstration sont en fait des constructions – des mises en signes de la réalité – qui se dévoilent l’une à l’autre. L’idée est donc de joindre le geste à la parole.

 

On se réfère ici à une définition simple de l’expérience. Ce sont les enseignements que l’individu tire des situations rencontrées : à la fois une connaissance acquise par la pratique et une réflexion sur cette pratique. L’évaluation peut s’appuyer sur cette interaction. Un pôle peut être privilégié, récit ou démonstration, mais il est intéressant de jouer sur leur complémentarité.

 

Ces questions de méthode se règlent au niveau des acteurs du secteur d’activité.

Choisir le poids respectif des modalités d’évaluation en fonction des caractéristiques de l’activité relève de la décision de spécialistes des métiers concernés par l’évaluation : professionnels et formateurs. A priori, le cadre de la branche professionnelle semble le plus approprié. On pourrait dire que l’évaluation est une affaire entre pairs et formateurs, entre gens d’un même métier et gens qui préparent à ce métier.

 

Il serait contraire au principe de concertation entre partenaires sociaux qui prévaut en matière de validation des qualifications professionnelle, d’apposer à une nomenclature des métiers une nomenclature des modalités d’évaluation.

[1] On trouvera le développement des quelques principes énoncés ici dans : O. Liaroutzos (2004), « Du geste à la parole : vers une évaluation équitable de l’expérience professionnelle », Education Permanente n° 158.

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