16 septembre 2004
Conservatoire national des arts et métiers
Les spécificités des métiers et des parcours des professionnels de l’art contemporain
Parcours de professionnels et responsables de structures d’art contemporain
Danièle Yvergniaux, Présidente de l’association nationale des Directeurs de Centres d’Art (DCA), Directrice du Parc St Léger, Centre d’art contemporain de Pougues-les-eauxMon intervention ne repose en aucun cas sur une étude ou une enquête scientifique approfondie (qui reste entièrement à faire). Elle s’appuie simplement sur quelques observations des parcours de quelques professionnels et à partir desquels j’ai dégagé quelques généralités, qui restent à préciser et à nuancer par l’analyse de données plus exhaustives.
Esquisse de définition des contours d’un corps professionnel
J’ai choisi de m’attacher principalement aux parcours des personnes occupant les postes suivants : directeurs de Centres d’art, directeurs de Frac, directeurs d’Ecole d’art et Conseiller pour les arts plastiques dans les Drac. Ce choix a été opéré à partir de différents constats :
L’existence de nombreux parcours professionnels traversant deux ou trois postes relevant de ces catégories
Des similitudes dans la définition des postes et de leurs missions :
Il s’agit des interlocuteurs publics des artistes
Ils sont les acteurs de l’art contemporain qui contribuent aux politiques publiques d’aménagement culturel des territoires
Ils ont sensiblement le même statut (contractuel)
Des similitudes dans la description des profils dans les annonces de concours de recrutement :
Spécialiste en art contemporain
Bonne connaissance du réseau de l’art contemporain au niveau national et international
Capacité à inscrire son action dans un territoire, à développer ou encourager (Conseillers pour les arts plastiques) les partenariats
Connaissance de la gestion et de l’administration
Capacité à manager une équipe (directeurs)
Dans la plupart des annonces de recrutement, aucune exigence n’est mentionnée en ce qui concerne le niveau de formation initiale, contrairement aux annonces de recrutement pour les postes d’assistant, qui exigent systématiquement un niveau d’étude supérieure (2ème ou 3ème cycle). En revanche, une première expérience professionnelle, au minimum, est demandée.
Ce corps ne peut cependant pas complètement se réduire aux quatre professions citées : de nombreux parcours professionnels traversent d’autres métiers et d’autres fonctions : conservateurs de musée, inspecteurs à la création artistique ou à l’enseignement artistique à la Délégation aux Arts Plastiques du Ministère de la Culture, attaché culturel ou directeur de centre culturel à l’étranger, directeur d’artothèque (ceux-ci semblent néanmoins développer des parcours professionnels généralement moins mobiles et moins « transversaux »), professions que l’on peut situer au même niveau de compétence et de responsabilité, mais qui relèvent souvent du statut de la fonction publique, territoriale ou non.
Les parcours professionnels
Ce corps professionnel se distingue essentiellement par sa grande hétérogénéité, dans les formations aussi bien que dans les parcours. Il est donc extrêmement difficile de dégager des généralités, et tout ce que je vais tenter d’énoncer ici pourra immédiatement être contredit par un ou des contre-exemples.
Les formations initiales sont extrêmement diversifiées : certains ne possèdent aucun diplôme, d’autres ont soutenu une thèse de doctorat. La grande majorité a cependant suivi des études universitaires littéraires : lettres, histoire, philosophie, histoire de l’art, mais on trouve également des diplômés d’école des Beaux-arts, d’école d’architecture, d’école de commerce…
On peut cependant faire une distinction selon les générations.
La première génération (ceux qui ont eu des postes à responsabilité dès le début des années 80) est beaucoup plus hétérogène en ce qui concerne la formation et le début de carrière, tandis que les deuxièmes (prise de poste dans les années 90) et surtout les troisièmes générations (prise de poste autour de 2000) ont souvent pu bénéficier des nouvelles formations spécialisées (Ecole du magasin, MST métiers de l’exposition art contemporain…) et s’initier à la profession par des premiers postes d’assistant dans les structures.
Les premières générations ont été des « militants » de l’art contemporain, à une époque ou les structures professionnelles étaient quasiment inexistantes. Enseignants, collaborateurs de galeries, professionnels dans des structures culturelles plus polyvalentes (maison de la culture), artistes, ils ont créé leurs structures, ou rejoint les nouvelles institutions dans les années 80, s’étant déjà fait un nom par leurs initiatives dans le domaine de la création. C’est parmi cette génération que l’on trouve les parcours les plus stables, notamment dans les Centres d’art, où il y a encore une petite dizaine de directeurs en place ayant été à l’origine de la structure qu’ils dirigent, et ayant choisi de poursuivre eux-mêmes sur un long terme leur action dans le lieu. Il y a alors un phénomène d’identification du directeur à sa structure très caractéristique.
La deuxième génération constitue la plus grande partie des personnels en place aujourd’hui. Ils ont autour de 40 ans, et ont été sensibilisés et formés à l’art contemporain au moment de cet élan des années 80 donné par le Ministère Jack Lang. Ils ont pu bénéficier de la création de nombreux postes et de nouvelles structures autour des années 90. Leurs formations restent assez hétérogènes, leurs parcours présentent différentes étapes, une plus grande mobilité. Ils ont pu commencer leurs parcours comme assistants de galeries ou d’agences privées, comme critique d’art dans la presse spécialisée, comme commissaire d’exposition indépendant, ou comme professionnel dans des structures plus modestes (associations, missions de développement…).
Enfin, la troisième génération a, pour la plupart, bénéficié d’une formation spécialisée en art contemporain, suivie de nombreux stages dans les institutions, puis occupé un poste d’assistant dans une structure.
On peut donc observer que les profils des personnes en charge des institutions d’art contemporain tendent à s’homogénéiser, voire à s’uniformiser, avec l’apparition des formations spécialisées. Ce phénomène est perçu par certains responsables de structure comme pouvant présenter un danger pour la vie artistique elle-même, qui pourrait s’appauvrir à cause d’un manque de diversité dans les projets artistiques des directeurs. En effet, beaucoup affirment l’intérêt de l’hétérogénéité des formations et des parcours chez les professionnels, garant de la diversité des propositions et des partis pris dans le paysage artistique en France. Cette question fait apparaître une des nombreuses contradictions qui traverse ce champ professionnel, et reste à débattre.
La transversalité
Beaucoup de parcours traversent plusieurs de ces professions. Mais il y a des déplacements apparemment plus fréquents et plus évidents que d’autres.
Il semble plus évident qu’un conseiller pour les arts plastiques ou un directeur de Frac devienne directeur d’Ecole qu’un directeur de Centre d’art. Le déplacement Centre d’art – Frac est plus fréquent que l’inverse.
Il faut aussi noter des évolutions dans certaines professions.
Le cas des directeurs d’école d’art peut être considéré un peu à part, puisque les écoles existent depuis beaucoup plus longtemps. Beaucoup de directeurs, encore aujourd’hui, sont d’anciens enseignants, et ont des parcours professionnels très stables. Il faut néanmoins souligner un changement d’orientation dans les recrutements, sensible surtout autour des années 90. Les postes se sont ouverts à des personnels non enseignants, à des personnalités du monde de l’art n’ayant pas forcément une expérience pédagogique, mais jugées capable d’inscrire l’école dans le réseau national et international de l’art contemporain, par le rayonnement de leurs actions, auprès des étudiants mais aussi auprès des artistes.
La fonction de Conseiller pour les arts plastiques a également évoluée. Principaux, et parfois seuls acteurs de l’art contemporain en région au début des années 80, ils ont joué à cette période un rôle majeur dans la création des nouvelles institutions, et dans la structuration du développement de l’art contemporain en région. Les personnes en charge de ces postes à l’époque pouvaient se prévaloir d’une expérience de terrain conséquente. Ce travail fondateur n’est plus à faire aujourd’hui, et le rôle des Conseillers pour les arts plastiques s’est modifié. Interlocuteur, interface entre les structures, le terrain et l’Etat, ils ont un regard global sur la situation de la région, ils contribuent fortement à l’activation et au dynamisme du réseau des structures, mais ils ne sont plus seuls à jouer ce rôle. C’est pourquoi on voit aujourd’hui de nouveaux Conseillers pour les arts plastiques plus jeunes, qui trouvent là leur premier poste à responsabilité.
Néanmoins, on peut constater la plupart du temps qu’il n’y a pas véritablement de hiérarchie parmi ces 4 postes, ni même avec les autres professions mentionnées (Inspecteurs à la Délégation aux Arts Plastiques, Conservateurs, etc.…). Il n’y a pas non plus de distinction dans les niveaux de salaires, très hétérogènes à l’intérieur même des 4 professions (mais cela aussi mériterait d’être étudié de plus près). On peut être Conseiller pour les arts plastiques après avoir été conservateur de musée, directeur d’une artothèque, ou inspecteur. On peut commencer sa carrière à la Délégation aux Arts Plastoiques, ou bien y achever son parcours. L’attractivité des postes peut changer selon les périodes, les aléas politiques, les difficultés structurelles ou conjoncturelles des structures. On peut cependant remarquer que le poste de directeur d’Ecole est rarement occupé avant 40 ans.
La mobilité
Il est communément admis que la mobilité des personnes en charge de ces postes est souhaitable, à la fois pour l’épanouissement personnel et professionnel de l’individu (connaître de nouvelles expériences, se confronter à d’autres situations, renouveler son approche…) et pour les structures et les fonctions elles-mêmes, qui peuvent pâtir d’un trop grand immobilisme. Néanmoins, étant donné qu’il s’agit la plupart du temps de postes contractuels, cette mobilité souhaitée est loin d’être aisée à appliquer.
Les changements de poste (ou non changement) sont souvent déterminés par des raisons extérieures à la volonté de la personne : contrainte familiale, opportunité, hasard…
Quand le changement est souhaité, il faut nécessairement passer par ce “Grand Oral” qu’est le concours de recrutement, qui oblige le candidat, quel qu’il soit, à devoir justifier de ses capacités et de ses compétences, et convaincre un jury de l’intérêt de son projet, au côté de candidats qui ont tous potentiellement les mêmes chances. En outre, les critères de sélection qui feront la différence peuvent être extrêmement variables selon les postes, les jurys…
La mobilité peut également être freinée par des raisons d’ordre économique. A partir d’un certain niveau de carrière, il devient très difficile de trouver un poste dans lequel une marge de progression salariale est encore possible, tandis que celle-ci est obligatoirement assurée en restant dans le même poste, par l’évolution du salaire à l’ancienneté. La grande diversité des structures, et leurs moyens souvent limités, ne permettent pas, à la plupart d’entre-elles, de proposer des salaires qui pourraient convenir à des personnes riches d’une grande expérience.
On remarquera en outre que les parcours les plus « mobiles » (changement de poste tous les 5 ans minimum) sont ceux de personnes ayant très tôt intégré la fonction publique (grade d’inspecteur) et ayant pu occuper diverses fonctions : Inspecteur, directeur de Centre d’art, directeur de Frac, enseignant dans une école, Conseiller pour les arts plastiques, ou encore directeur de centre culturel français à l’étranger.
Il faut noter en outre les changements qui vont affecter prochainement les professions de Conseiller pour les arts plastiques et inspecteur. Un nouveau corps de la fonction publique est en cours de création :
« inspecteur et conseiller de la création artistique », qui concerne tous les champs artistiques. La création de ce corps va certainement présenter une modification dans les parcours professionnels des personnes, en leur offrant alors la possibilité d’une plus grande mobilité, à l’intérieur de la fonction publique. En revanche, ce nouveau corps, auquel on pourra accéder dans le futur par concours externe, dès la fin des études, risque à terme une uniformisation dans les profils qui pourrait appauvrir la profession. De la même façon, il existe aujourd’hui un concours de la fonction publique territoriale pour les directeurs d’école d’art, qui n’est pour le moment pas véritablement obligatoire pour les directeurs en poste, mais que certains directeurs sont contraints de passer par leur collectivité de tutelle.
La question de la mobilité professionnelle va donc se poser différemment pour, d’une part, les directeurs de Centre d’art et de Frac, et, d’autre part, les directeurs d’Ecole et les Conseillers pour les arts plastiques, qui devront, à plus ou moins long terme, intégrer la fonction publique.
Nous avons souligné que les directeurs de structures vont, au fur et à mesure, rencontrer de plus en plus de difficultés pour changer de poste permettant une revalorisation de leur salaire. On sait que les perspectives de création de structure ou de poste sont faibles. On peut craindre donc un ralentissement dans les mouvements des personnes, d’ici quelques années, et, de ce fait, un ralentissement du renouvellement de la profession. Il est déjà très difficile pour un jeune diplômé (sur-diplômé) d’une des nombreuses formations spécialisées que l’on a vu fleurir ces dernières années, d’intégrer un poste dans une institution, y compris un emploi-jeune payé au SMIC. On voit mal comment il pourrait accéder à la responsabilité d’une institution, quand la grande majorité des directeurs a encore 20 à 25 ans de carrière devant elle. En revanche, les nouveaux concours de la fonction publique constituent une nouvelle perspective de carrière, mais ils risquent de conduire à un « formatage » des fonctions et des profils, en contradiction avec l’essence même du champ artistique, lieu d’exercice de ces professions.