Régisseur : quel métier, quelles compétences ?

16 septembre 2004
Conservatoire national des arts et métiers

Les spécificités des métiers et des parcours des professionnels de l’art contemporain

Régisseur : quel métier, quelles compétences ?

Hélène Vassal

, Présidente de l’Association Française des Régisseurs d’Oeuvres d’Art (AFROA), Chef du service de la muséographie au musée national d’art asiatique – Guimet

Peut-on considérer que les régisseurs appartiennent à un groupe professionnel homogène permettant d’identifier l’activité de régisseur comme un métier à part entière ?

Le savoir-faire commun des régisseurs est-il signifiant par rapport à d’autres activités professionnelles de l’art contemporain ?

Contexte historique

C’est dès les années 70 que la fonction, qui n’est pas alors encore un métier, émerge dans un contexte favorable et se définit rapidement par rapport à d’autres activités professionnelles : prise en compte de la notion de logistique appliquée à la gestion des collections et des expositions, volume de mouvements d’œuvres de plus en plus importants, prise en compte de la conservation préventive dès le début des années 80.

Ce n’est donc pas un hasard si le premier service de régie des œuvres structuré et identifié comme tel, apparaît en France à la faveur de la création du Centre Georges Pompidou dès la fin des années 70.

Le début des années 80 est marqué par le développement de « régies » qui se substituent aux services déjà existants de documentation et de « mouvements des oeuvres » très souvent gérés par des personnels formés à l’administration et à la documentation.

 

Le milieu des années 80 est marqué par la professionnalisation de la fonction de régisseur en particulier dans les structures dédiées à l’art contemporain et à l’art moderne Fonds régional d’art contemporain, Fonds national d’art contemporain, musée d’art moderne de la ville de Paris, musées de Grenoble, Saint-Etienne, Marseille, Villeneuve-d’Ascq. Des régisseurs (qui souvent ne se nomment pas) apparaissent dans de grandes institutions muséales et musées des beaux-arts en région : Louvre, Musée des arts décoratifs, Lille, Strasbourg, Toulouse, Amiens…

 

Les régisseurs commencent à faire référence à un véritable savoir-faire dont ils puisent en partie les sources dans la tradition anglo-saxonne des « registrars ». La transmission des connaissances se fait par l’expérience et l’apprentissage au contact des régisseurs en poste, des transporteurs, des restaurateurs, des artistes, etc.

 

Dans cette période de gestation des années 80-90 les personnels qui exercent ces missions engrangent des connaissances et développent des savoirs-faire qui vont les amener tout naturellement dès le milieu des années 90 à se regrouper au seins de structures associatives .

Les enjeux s’organisent autour de « l’affirmation de l’identité professionnelle de ses membres, la promotion de leurs compétences et mieux faire connaître le métier de régisseur sur le plan national et international. »[1].

Les régisseurs, tout type de collection confondues, tendent à se reconnaître désormais dans une appartenance commune identitaire forte qui culmine à la fin des années 90 avec l’organisation en 2000 de la 2ème conférence européenne des régisseur à Paris et d’un séminaire à l’Ecole Nationale du Patrimoine intitulé « La régie d’œuvres, de nouvelles fonctions, un nouveau métier ».

 

Cet activisme va de pair avec une véritable reconnaissance institutionnelle qui, dans une première période va convenir de la nécessité d’une fonction de « régie d’œuvre » puis intégrer dans une seconde période la dimension véritable de “métier” : réflexion menée avec la Direction des Musées de France sur la fonction du régisseur dans les Musées Nationaux[2], intégration au concours de chargé d’études documentaire d’une option de « régie d’œuvres »[3], organisation de séminaires et formations spécifiques à l’Institut National du Patrimoine (INP), la Direction des Musées de France (DMF) et le Centre National de la Fonction Publique Territoriale (CNFPT).

 

Savoirs et savoir-faire

La reconnaissance progressive de la nature de l’activité de régisseur comme métier permet de dégager des savoirs et savoir-faire. Quels sont-ils ?

Dressons d’abord un premier état de la profession et tentons d’en dessiner les contours.

Plusieurs études menées dans le cadre institutionnel (DMF, Délégation aux Arts Plastiques - DAP), associatif (AFROA) ou universitaire (DESS de Conservation Préventive) ont permis de cerner l’étendue des responsabilités et activités du régisseur :

 

Les régisseurs ont actuellement des statuts extrêmement variés

Leurs niveaux de formation initiale sont très inégaux, néanmoins 40% d’entre eux ont le niveau bac + 3 et plus

Les formations reçues sont très diverses avec une dominante histoire de l’art.

La population des régisseurs apparaît donc très hétérogène tant du point de vue de la formation initiale que du point de vue statutaire.

Les analyses menées sur les structures de régie existantes en France montrent par ailleurs que :

  1. La fonction de régie d’œuvre est placée à l’intersection des flux de collections à l’intérieur comme à l’extérieur de la structure. Le régisseur va permettre la mise en œuvre de tout le processus de circulation de l’objet à l’intérieur et à l’extérieur du lieu d’exposition. Son rôle se situe clairement dans l’interface et la transversalité.Très souvent lors d’entretiens, lorsque les régisseurs définissent leur métier, les termes de “trait d’union”, “suiveur de stock”, “aiguilleur du ciel dans le musée”, “pivot”, “plaque tournante”, reviennent régulièrement.
  2. Les régisseurs travaillent avec une grande diversité de partenaires tant en interne qu’en externe ce qui implique de leur part : disponibilité, capacité de concertation, sens du compromis : commissaires d’exposition, artistes, architectes, restaurateurs, équipes techniques (encadreurs, socleurs, techniciens d’art, installateurs, assistants, etc.), transporteurs-emballeurs, assureurs, fournisseurs divers de matériaux de conservation ou d’équipements de réserves.

Le travail mené par la DMF a permis d’isoler les activités et tâches du régisseur dans le cadre des Musées nationaux : le régisseur participe, sous la responsabilité et en collaboration étroite avec les responsables scientifiques des collections et/ou des expositions, à :

  • La Gestion matérielle des collections,
  • L’Organisation et la gestion des réserves,
  • L’Organisation et le suivi des prêts,
  • La production exécutive des expositions,
  • La Conservation préventive (mise en œuvre et contrôle de l’application des normes de conservation et de sécurité : transport, emballage, contrôle de l’environnement)

Cette analyse a permis également d’évaluer les connaissances et compétences afférentes à la « fonction » en

  • Histoire de l’art,
  • Conservation préventive,
  • Gestion administrative et juridique,
  • Maîtrise des outils documentaires.

 

Bien entendu l’étendue des responsabilités et des activités du régisseur devra toujours être estimée :

  • Au regard de la taille des établissements et de la nature de leurs activités (étendue et types de collections, politique de diffusion et nombre de prêts par an, surface des zones de réserve, informatisation des inventaires, etc. ),
  • Au regard de l’organisation fonctionnelle propre à chaque institution et à la mesure de ses moyens (chantier de redéploiement des collections, projet de déménagement de réserves, politique de conservation, politique d’acquisition, etc.).

Il exerce toujours une responsabilité qu’il partage par le lien fonctionnel qu’il entretient avec ses partenaires institutionnels ou occasionnels.

 

Dans le domaine de l’art contemporain, les enquêtes menées (dans le cadre associatif et dans celui du Cipac) ont démontré que la fonction de régisseur a pris une place déterminante et y a trouvé une dimension particulière, renforçant les équipes de production d’exposition et de gestion des collections d’art moderne et contemporain.

Les régisseurs se situent dans un réel accompagnement de l’artiste allant parfois jusqu’à la mise en production de pièces avec ou pour l’artiste.

Leurs interventions doivent prendre en compte les principes de la conservation préventive, intégrer les notions de gestion de collection, anticiper sur les risques liés à a la diffusion des œuvres.

Le régisseur est un « préventeur »

Le régisseur est un « logisticien » : son objectif premier est de gérer le mouvement avec un risque zéro.

 

On peut ici reprendre la formule de Carole Milner appliquée aux conservateurs-restaurateurs en 1997 : « Il ne s’agit plus seulement des gestes et des tâches nécessaires à la restauration, mais de la responsabilité, de la planification, de la stratégie de préservation des collections. »[4].

 

[1] Extrait des Statuts de l’Association Française des Régisseurs d’Oeuvres d’Art élaborés en 1996

[2] Ce travail initié par le Directeur des musées de France dès 1997, mené par l’observatoire des métiers de la Direction des musées de France, s’est déroulé sur toute l’année 1999 et a été finalisé au sein d’un groupe de travail en 2000

[3] arrêté du 8 novembre 1999

[4] Carole Milner, actes du colloque « Conservateurs, restaurateurs, deux métiers au service du patrimoine, revue Musées et collections publiques de France, n°217, 1997, p.90

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