Christophe Domino, critique d’art
Concernant nos questions, nos problématiques, j’ai l’impression qu’il est vraiment important de réfléchir à plusieurs vitesses. A l’évidence, la question juridique est essentielle, elle permet de mettre des mots sur des choses. Mais elle ne dit pas tout en matière de droit d’auteur – ou plutôt elle ne dit que ce qu’on veut bien qu’elle dise. Je veux dire par-là qu’elle nourrit des débats idéologiques extrêmement puissants, et donc que la très grande technicité dans laquelle nous risquons de nous engager, en étant trop exclusive, risque de nous en faire perdre le fil ou le sens. Je voudrais revenir pour ma part sur ces enjeux idéologiques qui s’instituent autour du droit d’auteur. Au préalable, je souhaiterais faire une remarque sur la communication très précieuse de Thomas Rabant.
Pour les nécessités de l’exposé, il me semble que vous avez été assez vite sur l’affaire Pierre Pinoncelli, le visiteur enragé devant l’urinoir de Duchamp, et adopté sans nuance l’hypothèse de Raphael Edelman, à savoir que le fautif était simplement un dingue. C’est un point de vue qu’il a en général sur les artistes contemporains, et il serait assez prêt à tous les enfermés effectivement. Mais ce qui permet au droit de s’en sortir, c’est précisément que ce soit un acte artistique. J’ajoute que ce n’est pas le Centre Pompidou qui porte plainte, mais l’assureur. D’autre part, la sanction contre le fautif consiste à lui reprocher un parasitisme de gloire, de tirer vers lui un peu de la couverture de succès de Duchamp ; autrement dit, ce qui est reproché reste interne à la problématique de l’œuvre d’art. J’apporte donc juste une nuance, mais une nuance qui rajoute un étage à la fusée…
Je suis frappé par la manière dont, entre autres, dans le champ artistique, le droit d’auteur est diversement remis en cause. Avec des arguments et des positions qui me paraissent intéressants, non pour les adopter, mais peut-être pour les discuter et à partir de là , revenir sur ces questions fondatrices qui font que le droit d’auteur n’est pas qu’une question juridique, même si c’est en langage juridique qu’il s’exprime le plus clairement sans doute. Ce qui me semble le plus frappant, c’est qu’il y a différents argumentaires qui remettent en cause le droit d’auteur, argumentaires qui se stratifient comme une sorte de mille-feuilles assez complexe. J’y vois la superposition de plusieurs choses.
D’abord, cette critique un peu générale qui consiste à se défier que, dans l’état actuel du monde, la marchandisation générale, le droit d’auteur subit des extensions qui valent à certains (de l’inventeur du panier à salade à monsieur Microsoft) de se prévaloir d’un droit d’auteur. Ici, le droit d’auteur est assez volontiers diabolisé comme l’un des instruments de la marchandisation du monde. Evidemment, ce dévoiement fait problème. Cela dit, reprendre la critique que l’on peut appliquer à Bill Gates, à l’endroit de l’auteur en général, jette en quelque sorte le bébé avec l’eau du bain.
Il y a, dans le champ de l’art, une autre critique du droit d’auteur, sur un terrain beaucoup plus intellectuel, qui se fait fort en particulier de lectures mal digérées de Michel Foucault et de Roland Barthes sur « la mort de l’auteur ». Les choses se superposant alors ainsi : on tue l’auteur, Bill Gates, parce qu’il est trop gourmand, et on tue l’auteur parce que Foucault et Barthes nous y ont autorisés. C’est vrai qu’ils ont mis en cause la notion d’auteur comme instance d’énonciation dans la structure de l’œuvre d’art, au sein du discours littéraire en particulier. De là à affirmer qu’ils ont autorisé que l’on coupe la tête aux auteurs, absolument rien ne l’y incite.
Il existe un troisième plan de critique, qui trouve son fondement dans deux positions : l’une est relative aux théories libertaires dans le contexte des nouvelles technologies. Il y a là toute une famille de pensée et de pratiques passionnantes, puisque certains ont pu pousser assez loin les logiques, y compris juridiques, avec les principes du Gnu, de licence d’art libre, etc. Cette position défend la circulation des idées, la libre circulation des œuvres, etc. Cependant, en projetant le principe des nouvelles technologies sur l’ensemble de la production artistique, on a encore tendance à jeter le bébé avec l’eau du bain. Entre le numérique et les œuvres plus « incarnées », il y a un saut qualitatif.
La seconde position vient d’une autre famille qui a vraiment mis le feu à la notion de droit d’auteur – je pense à des gens comme Maurizio Lazzarato, par exemple. Ce sont ceux qui ont émis le souhait, très violent, d’une éradication du droit d’auteur au sein du mouvement des intermittents. C’est là dessus que je voudrais m’attarder, car il me semble qu’il faudrait vraiment réfléchir aux questions que cette position ouvre : le droit d’auteur, en tant qu’il est le moyen dans la sphère de l’art, de régler la circulation des œuvres, à l’aide de ces outils de « taux » et d’ « assiette », marque la représentation que l’on se fait des œuvres d’art et du travail artistique. Nous sommes dans une situation à l’échelle du monde, où la nature et l’exercice du travail, de sa reconnaissance, de sa légitimation économique, est en train de bouger. On sait que les principes d’analyse de la critique marxiste méritent d’être réinventés. Il semble que nous devons sérieusement penser la question du droit d’auteur comme une manière de travailler à cette réévaluation critique, dans le champ de l’art. Le travail artistique est presque exclusivement fondé autour de cette définition du taux et de l’assiette. Comment fait-on pour calculer ce taux et cette assiette, sur quels principes ? Sur ce point, je vous invite à revenir sur le livre de Dominique Sagot-Duvauroux, La propriété intellectuelle, c‘est le vol, qui reprend les débats du 19ème siècle sur cette question. Ce livre est intéressant dans la mesure où il ne revient pas sur les questions juridiques, mais uniquement sur les questions idéologiques, au moment où le droit d’auteur se fonde, et où les enjeux apparaissent véritablement. Qu’est-ce qu’on veut donner comme existence sociale à l’artiste, à l’auteur en général ? Même quand il s’agit simplement signer un contrat, il est intéressant de se poser cette question.
A mon sens, M. Lazzarotto se trompe sur la question de la redéfinition du travail, lorsqu’il rabat le modèle de l’artiste du spectacle vivant sur celui de tous les artistes.[1] Il dit expressément que ce qui doit être considéré dans le travail artistique, c’est précisément le travail. Un intermittent, c’est effectivement quelqu’un pour qui le temps se partage entre temps de travail et temps de non-travail. Comment réfléchir à cette intermittence ? Pour ma part, je ne suis pas sûr qu’il faille liquider le droit d’auteur. Bien sûr que les débats du 19ème sont dépassés pour la plupart, mais ils placent les débat sur un terrain où nous aurions besoin de revenir, et d’y réfléchir avec les artistes.
Voilà donc l’inscription que je voulais mettre au linteau de nos conversations, à savoir que le droit d’auteur est un problème technique, mais qu’il n’est pas qu’un problème technique, c’est aussi un problème historique, idéologique, artistique, enjeux que nous aurions tort de négliger.
[1] Ch. Domino fait notamment référence à un article de M. Lazzarato paru dans la revue Vacarme.