Droit de l’écrit : écrire sur l’art, mission impossible ?

Christophe Domino, Président de l’Association Internationale des Critiques d’Art, section française – AICA France
 
Thomas Rabant rappelait ce matin que les droits d’auteur s’étaient trouvés fondés dans l’histoire de l’écriture et de l’imprimerie. Que le droit d’auteur soit rétribué sur un principe de pourcentage du prix de vente est un point décisif, auquel il faudrait cependant ajouter quelque chose. Si les privilèges sont tombés lors de la Révolution française, et que c’est dans cette levée que le droit d’auteur s’est constitué, pour autant, le rapport de l’écrivain à l’imprimeur ou à l’éditeur, reste structurellement le même. Le revenu reste calculé sur le prix de vente du livre. Toute la logique de la gestion collective, qui est une des seules entrouvertures dans cette situation difficile, reste structurellement gérée par les éditeurs, et non pas par les auteurs.
 
Il existe un dispositif qui rend a priori le droit d’auteur de l’écrit très protégé, très défini. Mais ce n’est pas ici qu’il y a un problème, une « impossibilité » de la mission critique. Si le problème n’était que juridique, après tout, il suffirait de le régler juridiquement. Or, le problème est plus grave, car il semble lié à une impossibilité structurelle, aux causes bien diverses. Ecrire sur l’art est d’abord une activité relative, secondaire, au sens où l’on écrit sur, à partir de l’œuvre. Cette situation offre des conséquences sur la nature même du support : dans les livres d’art, où a lieu la critique, les droits d’auteur sont logiquement partagés avec les artistes. Mais, cette secondarité structurelle, les critiques en font en quelque sorte leur affaire.
 
Ce qui est plus inquiétant, c’est ce qui relève de la secondarité subie. Or, les auteurs en sont généralement les premiers coupables, dans la mesure où ils ont accepté que la réalité de la rétribution soit suspendue à une logique économique vague, qui va chercher autant dans le registre du symbolique que du professionnel. Le Cipac a cette ambition originaire de se poser du côté de la professionnalisation du milieu. Or, force est de constater que, tandis que la professionnalisation générale avance, la professionnalité des critiques, pour sa part, recule. Il suffit de faire le point, par exemple, sur la réalité des supports : le tarif des feuillets a plutôt tendance a régressé ; le nombre même des feuillets régresse gravement. Art Press s’est fait l’écho plusieurs fois du fait que le système de rétribution, de taux et d’assiette, n’était pas très favorable à la survie des auteurs. Or, nous lisons aussi bien la contradiction même du système, dans ce même Art Press, dès lors que la formulation de cette position n’a pas rapporté lourd à son auteur… On sait aussi que d’autres figures de la critique ont cédé complètement à des logiques très différentes : je pense aux pleines pages de publicité dans Beaux arts magazine, qui tentent de se faire passer pour de la presse ; alors que, clairement, elles ont sauté les limites déontologiques de base, qui consiste à ce qu’un journal « se paye » ses textes et ses auteurs.
 
A ces questions de support viennent se superposer toutes sortes de situation, comme cette manie de la sphère communicationnelle qui nous fait perdre tant, et dans laquelle nous sommes complices. La marge critique descend en flèche dès lors qu’il faut parler avec un logo sur la couverture. On sait que ces procédés sont le lot commun de la presse et de l’édition, et je dirais même leur logique traditionnelle. On peut tout à fait imaginer que ces situations amènent des moyens pour la presse, pour la critique. Ce qui est sûr, c’est qu’ils n’arrivent pas dans la poche des auteurs.
 
Je pourrais évoquer également la responsabilité des institutions, des auteurs qui acceptent les rétributions symboliques, ou d’autres encore. Il y a en tous cas une véritable problématique du taux. Les éditeurs ont l’habitude de court-circuiter le principe de la rétribution traditionnelle, c’est-à-dire la rétribution proportionnelle, en rémunérant au forfait sur le prix de vente public. Sur quoi il faut préciser quand même : et tant mieux ! Car s’il fallait rémunérer les auteurs au pourcentage sur la vente de catalogues d’art contemporain, ce serait pire que tout.
 
Il y a les auteurs, leurs interlocuteurs, et puis aussi le public. La presse spécialisée se porte très mal, en particulier parce qu’elle a peu de lecteurs. Imaginez que dans certains grands quotidiens, les auteurs spécialisés en art sont de plus en plus chargés de remplir d’autres rubriques… A Libération, il est demandé aussi bien aux pigistes qu’aux journalistes réguliers d’aller boucher les trous… Entre l’abandon du public, l’habitude de sous-rémunération et le déni d’intérêt de ce qui se cache sous l’écriture sur l’art, s’organise cette logique d’ensemble, ce cercle vicieux. Les membres de l’Aica sont exemplaires de cette situation d’entre-deux : les 330 membres de la section française, ainsi que les 4 000 à l’échelle internationale, ne sont pour la majorité pas journalistes tout en étant des acteurs de l’écrit. Puisque pour eux, la critique est une activité secondaire, ils tendent à voir trop peu conscience de leur statut d’auteur, et tendent donc à accepter des rétributions misérables, voire symboliques.
 
Cette secondarité de la critique s’incarne enfin dans la substitution progressive de la critique, comme activité autonome, par le commissariat d’exposition. Xavier Douroux revendiquait presque au nom d’une institution la fonction d’auteur. Le commissariat d’exposition lui-même n’a pas de case : l’Urssaf refuse cette activité comme telle. C’est très souvent comme auteur que le commissaire d’exposition est rétribué. Ce qui n’arrange pas grand monde. L’activité d’auteur se trouve aujourd’hui devoir sa survie par le déni même de son statut : ce qui permet aux auteurs de survivre comme auteurs, c’est d’être rétribués comme auteurs lorsqu’ils font autre chose que d’être auteurs…
 
Il me semble que la gestion collective représente une des dimensions à même de redéfinir le rapport des auteurs aux éditeurs ; sachant cependant que la gestion collective n’est collective que pour autant qu’il y ait inscription dans la collectivité. Cela suppose donc que les auteurs apportent leur droit à des sociétés. Il y a sur ce point des situations naissantes, si on pense à la Sofia, à l’élargissement de la Scam sur les droits de l’écrit. Et c’est ce qui semble frappant, à savoir que s’organisent des situations de solidarité du milieu de l’art, dont le Cipac est également un exemple. La réalité juridique des choses ne suffit décidément pas. Il faut sans doute penser de manière cohérente, solidaire, le déséquilibre de ce milieu qui, comme le disait encore Xavier Douroux, ne va pas très bien. Sans demander l’aumône pour la critique, il y a de toute évidence un point de crise lié à celle-ci, et qu’il faudra savoir affronter collectivement.

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